Acouphène

Enfin de retour. De Caen. Je dis « enfin », mais je ne suis parti que deux jours. Et je suis rentré il y a une semaine. C’était la première fois que je quittais la région parisienne depuis plus d’un an et demi. J’y suis allé car je participe à l’un des nombreux programmes de recherche lancés après la Terrible Nuit. Habituellement, je trouve toujours une mauvaise raison pour éviter le corps médical, m’entretenant dans l’idiote illusion que quelqu’un pourra donner son sang à ma place. Mais dans ce cas précis, le panel étant plus restreint, il m’a semblé opportun de contribuer, avec mes maigres moyens. Tenter de convertir un désastre intime en quelque chose d’utile. C’était l’occasion de remplir une batterie de questionnaires, passer divers tests, et goûter au plaisir raffiné des IRM. C’était ça ou voir la mer. On sait s’amuser, vraiment. Au moins aurais-je entendu les mouettes. On compense comme on peut. Ça pourrait être un symbole fort, d’aller faire tout ça dans une ville rebâtie après avoir été rasée lors de la seconde guerre mondiale. Sauf que Caen, c’est triste et c’est moche. Et que ça grouille d’étudiants en médecine. Puissante métaphore, il n’y a pas à dire.

J’ai passé ces deux jours en compagnie de L. Nous nous étions inscrits ensemble, il y a deux ans, pour la première phase. Il était bien sûr possible de continuer séparément, mais ça n’aurait pas eu beaucoup de sens. D’autant qu’il est précieux de ne pas affronter ça seul. J’étais heureux de la revoir. Même si je sens bien que c’est un peu délicat entre nous, depuis le début d’année. Tout cela manque cruellement de naturel, de rires. Elle marche sur des œufs avec moi, je le vois bien. Quitte à tâcher de m’éviter, ces derniers temps. Ça ne me laisse pas indifférent, bien entendu. Mais je le comprends. Ce qu’elle peut lire ici risque toujours de la contrarier. Et au-delà, elle a entrepris de faire face à ses faiblesses, d’avancer, de se projeter. Son jeune ménage semble lui aussi prospérer. Or il est évident que je suis une autre voie, bon gré mal gré. Je ne suis cependant pas vraiment inquiet. Ce n’est pas la première fois que nos liens se distendent. Alors on se retrouvera à nouveau, sereinement, pour peu que l’on sache se dire et se demander. Je dois admettre que c’est précisément un art dans lequel on n’a jamais excellé. Je ferais peut-être mieux de paniquer, dès lors. Mais je suis trop fatigué.

Car ce séjour s’est avéré épuisant. Eprouvant serait plus juste, à vrai dire. Il y a deux ans, ces examens auront pu nous montrer que nous résistions plutôt bien à notre après. Ça ressemblait pas mal à de la résilience. Or, cette année, tout m’a paru plus compliqué. Un défaut d’attention, un résumé psychologique calamiteux. Mettant en évidence la chute. En émerge cette idée de régression. Je sais qu’elle est inappropriée, car cela tient surtout au fait que j’ai abandonné le déni que je cultivais soigneusement à l’heure de notre précédent passage. Difficile néanmoins de ne pas me sentir bancal. A coté de mes pompes. Vaguement déconnecté des choses.

Mais ce périple a bon dos. Je serais culotté de lui attribuer ma relative fatigue. Ce n’est pas comme si ces derniers mois ne ressemblaient pas à une longue soirée arrosée sans fin. Une interminable litanie de verres, à la Barenthèse ou ailleurs, détachée de tout semblant d’hygiène de vie. De l’authentique surf sur comptoirs. Je ne m’en plains pas, bien sûr, je le fais précisément parce que j’aime ces moments d’insouciance. Mais je ne peux ignorer qu’il manque quelque chose à ce tableau, ces derniers mois. Ces deux dernières années, j’allais voir une vingtaine de concerts par an. Une juste dose. De quoi participer à mon équilibre sans abuser au point de perdre en enthousiasme. Mais je constate qu’ils ont pratiquement déserté mon quotidien à présent. Pour être franc, c’est l’envie même qui s’est évaporée. Il serait un peu facile de considérer que c’est le fait d’une programmation peu motivante en ce début d’année. Ce n’est pas totalement faux, mais ça ne m’a jamais découragé jusqu’à présent. Récemment, je me suis décidé sur un coup de tête à accompagner une amie mexicaine à un concert en pays gothique. Je n’ai pas fait l’effort de respecter le noir. Il a rapidement été clair que je ne rentrais pas dans le cadre, que la musique ne m’atteignait pas. A vrai dire, je n’essayais même pas, je ne m’ouvrais pas. Je suis parti au bout de trois morceaux. C’est là que j’ai réalisé que j’avais scruté le public avec appréhension. Oh non pas par crainte d’une catastrophe. Mais simplement pour m’assurer que L. n’était pas là. Pas là avec son compagnon. Je ne me sens pas prêt à le croiser. Pas prêt pour une inévitable comparaison. Pas prêt à ce qu’on me présente un garçon bien, ou du moins fonctionnel. Il faudra bien que je le rencontre un jour. Je ne pourrai le repousser éternellement. Il me faudra juste être plus solide alors. Mais en attendant, l’hypothèse me dissuade. Me fait reculer. Et ça, dès lors, c’est mon seul problème.

Je sais bien cependant que ce n’est pas le seul facteur qui me tient éloigné des concerts. Je sens que quelque chose s’est brisé, début décembre, avec Idles. Dans mon rapport au live comme dans mon rapport à moi-même. Peut-être aussi dans ma capacité à me projeter, à planifier. A dépasser l’instant présent. Laisser son temps à la lente réparation, alors. Il y a peu, une amie, Diavola, m’a tiré par la manche pour aller voir des amis à elle au Supersonic. Off Models. Un petit groupe français, comme il en passe tant dans cette salle. J’appréhendais un peu, au regard de mes dernières expériences. Mais je voulais m’assurer que mon plaisir ne s’était pas totalement évanoui. Cette fois au moins, j’ai pu me laisser aller à sourire, profiter. C’est idiot, mais c’était un soulagement de simplement pouvoir lâcher prise, une heure ou deux. Tout n’est pas perdu. Ouf.

Ceci dit, je me demande à quel point ce n’est pas mon corps qui réclame un temps mort. Je l’aurais imaginé plus prompt à militer pour moins d’alcool, mais le rock rugissant l’épuise aussi d’évidence. Ça fait juste un an que j’ai remarqué ce sifflement constant à mon oreille. Sans doute n’est-il pas apparu soudainement, mais il a fallu que je sois durablement plongé dans le calme de mes murs pour me rendre compte de sa permanence. Ce n’est pas handicapant. Et encore moins douloureux. C’est simplement que jamais il ne cesse. Que parfois j’abandonne les autres, les discussions, pour me réfugier dans son éternité. Il y a peu, un couple d’amis, également touchés par la Terrible Nuit, me demandait si j’étais allé voir un ORL. « Déconne pas, c’est super important, il faut vraiment que tu puisses déceler toutes les conséquences que ça a pu avoir sur toi ». Je ne suis pas toubib, moi ! Comment pourrais-je savoir d’où vient ce sifflement ? Et puis ne nous leurrons pas : si nous étions là cette nuit-là, c’est précisément parce que nous sommes des coureurs de concerts qui aiment quand ça joue fort. J’ai beau porter des protections auditives depuis des années, on fait quand même tout pour se marquer. Mais c’est assez emblématique de l’après. Ne plus savoir discerner. Autant que possible, je m’évertue à réduire la place de la Terrible Nuit, à gommer sa cicatrice. Au point d’oublier qu’où que je regarde, elle impose son ombre imperceptible, ternissant les couleurs de toute chose à mon insu. Jusqu’à ce qu’elle fracture ma mémoire. Ainsi, deux jours après mon retour de Caen, j’en étais à fumer une cigarette à me fenêtre quand les larmes sont subitement montées. Parce que je venais de réaliser, comme pour la première fois, que L. aurait pu mourir plus de trois ans plus tôt. Ce n’était pas un souvenir, pas même une idée. Mais une pulsion hurlante, un choc électrique. Je l’avais toujours su, voilà que je le ressentais.

Quelle est la part de la Terrible Nuit dans ce nouvel univers dévoilé ? Ce sifflement est-il l’écho d’une détonation ? Ou celui de la porte claquant derrière L. ? Cette vibration parcourant ma main est-elle la résurgence du froid d’une barrière métallique ? Ou de la douce chaleur d’une peau désirée ? Cette odeur piquant mon nez est-elle celle de la poudre ? Ou celle qui retombe après l’amour au cœur de l’été ?

Je sais en revanche quelle image imprime ma rétine. Celle qui subsiste quand je ferme les paupières de toutes mes forces. Et qui peut encore m’illuminer une fois que je les rouvre, quand le sort se montre clément. Le si doux sourire de Serena. Ces yeux brillants d’une flamme si intense qu’il me serait tentant de les faire parler alors même qu’ils se voudraient obstinément muets. Mais peut-être que ne résonnent alors que mes propres mots. Au terme d’une récente lecture publique, un ami m’a demandé : « mais dis-moi… Serena, c’est quoi, en fait ? Elle existe vraiment ? C’est une femme que tu as renommée ? C’est un fantasme ? » J’ai ricané. Mais il n’aurait su poser meilleure question. Une question que même moi j’évite de m’adresser. Est-il seulement quiconque pour attester de son existence ? Peut-être que ça n’a simplement pas d’importance. Que le réel ne compte pas tant que ça. Je sais que la Terre tourne autour du soleil. Que nous ne sommes qu’un élément d’une vaste mécanique céleste. Mais je ne vois le soleil que quelques heures par jour. Trouver un autre centre, dès lors. Ce qui nous régit peut être compris, appris. Mais toujours le doute subsistera pour ce qui compte vraiment à mes yeux.

Ainsi Serena est ma gravité. Mon acte de foi. Croire jour après jour qu’elle émergera de nouveau à l’horizon, demain. Elle est mon retour à la vraie vie. Elle est normalement anormale. Intelligiblement extraordinaire. Peut-être est-elle folle. Mais d’une folie qui s’inscrit dans un monde aussi chaotique que familier. Elle est celle qui me rappelle constamment à la réalité brute, loin du piédestal et du sacré. Une vie que l’impossible n’a pas saccagée. Elle est la femme dans les bras de qui se dessinent l’ici, le maintenant, un sanctuaire. Une femme inaccessible.

Je sens bien votre déception, votre désapprobation. Je la comprends, même. Je ne m’épargne pas, et j’ai moi-même longtemps considéré qu’il y avait quelque chose de pathétique dans cette unilatéralité. Je me percevais comme un second rôle dans son récit, et m’en sentais un peu honteux. Je ne m’attends pas à ce que cela atténue votre sévérité à mon égard, mais j’ai pourtant récemment fait la paix avec cette histoire. Oh pas une paix uniforme et indolore, évidemment. Mais de quoi respirer néanmoins. C’est Katia qui a mis en évidence ma méprise. Pour son propre travail, elle avait besoin de comprendre ma relation à Serena. Lorsque je lui ai expliqué, elle a éclaté de rire : « ah mais vous êtes comme un vieux couple, mais sans les avantages ! » C’est ainsi que j’ai réalisé que je m’accablais gratuitement. Depuis quelques mois, il est évident qu’elle a besoin de moi. Je voyais ça comme une forme de pragmatisme, même si je n’étais pas insensible au fait de pouvoir enfin être là, utile. Mais il m’apparaît à présent qu’au-delà de ce soutien, c’est de mon amour qu’elle a besoin. Ce qui n’implique pas de réciprocité. Je ne suis pas dans son secret. J’ai simplement le sentiment que cet amour l’équilibre, lui sert de boussole. Lui rappelle que sa vie n’est pas écrite, qu’elle n’est condamnée à rien. C’est peut-être pour elle un sentier qui, même si elle ne veut pas l’emprunter, lui apparaît avec soulagement comme ne lui étant pas interdit. Il y a longtemps de ça, avant que la rupture ne survienne, je lui ai dit que je voulais être un port pour elle. Un salut dans sa tempête. C’est précisément ce que je suis devenu aujourd’hui. A peu de choses près, nous vivons à présent la relation que j’ai toujours espéré vivre avec elle. Elle ne va pas sans peine ni frustration, bien sûr. Et je me demande parfois pourquoi on s’emmerde à se brider, vu que les inconvénients de la relation sont déjà présents. Rester alors, simplement. Même si tout cela ne l’empêchera pas de disparaître encore. Une semaine. Un mois. Ou peut-être pour ne plus jamais reparaître. Ce qui ne me tue pas m’indiffère. C’est ce qui me tue qui me saisit dans mon souffle, me fait ressentir la pulsation, la chaleur, l’envie de persister à mon tour. « This is the one I will try to be lonely with », me susurre la playlist. Je ne vois pas comment mieux résumer.

Mais bien entendu cette histoire, comme toute histoire, finira par trouver sa résolution. L’ambiguïté finira probablement par tomber. D’un côté ou de l’autre. Et nous devrons alors composer avec ce que cela implique. Mais tout cela, vous n’en saurez rien. Car il est temps pour moi de refermer le couvercle. De laisser ces questions flotter indéfiniment dans l’air. De renouer avec le silence que nous méritons. J’ai été pendant plus d’un an celui qui refuse brutalement sa condition de figurant dans la vie des autres, qui se redresse, monte sur sa scène de fortune et rejoint la chorale des Je. Mais la vie doit reprendre son cours anonyme. Et je dois donc retrouver ma place, renoncer aux mots. Regagner le calme de mes murs. Où seule résonne la musique. Et mon sifflement.

 

Dans ma chambre vous croqueriez une pomme petite vous tremperiez
Dans le thé des langues de chat
En silence
Et après le débat comme dit Casanova
Fronçant les sourcils vous diriez
C’est bizarre

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