Rétroviseur

Une petite barque échouée à flanc de falaise. Paysages apaisants d’un sud de la France hivernal. L. qui regarde la mer se dérouler jusqu’à ses pieds. Il y a un an. Merci Facebook, c’eût été trop bête d’oublier. 365 jours plus tôt, nous nous offrions donc un tour de chauffe, le temps d’un long weekend, pour nous préparer à une année qui, nous le savions, serait chargée. Je revois ces photos et je sens presque physiquement ce fil entre nous. Entre Paris et cette petite plage. Entre aujourd’hui et hier. Tous les hiers. Ces recommencements quotidiens.

Parce que mon PC, mes réseaux, tout prend ce même plaisir à me rappeler le bonheur d’avant. Chaque matin, un nouveau souvenir émerge, tirant inlassablement ma manche pour que je partage une fois de plus ce bonheur renouvelé. Les algorithmes ignorent tout de la dévastation des cœurs et célèbrent jour à après jour un idéal  qu’habite nécessairement le client qui ne peut être qu’heureux.

Mais je ne vais pas me livrer à cet exercice de dénigrement vain d’Internet. Parce que je n’ai pas besoin d’aide pour raviver. Cette braise est si palpitante qu’un rien suffit à la faire rougeoyer. Tous les matins, ou peu s’en faut, parfois même avant même que mes yeux ne s’ouvrent, le souvenir se précipite, jouant des coudes avec ses pairs, à qui sera le plus vivace, le plus enivrant. Il gronde si férocement pour compenser l’absence, ce froid dans le lit. Alors ma poitrine se vide, comme si on ouvrait la porte d’un avion en plein vol. Un maelström asphyxiant et cette terrible impression de tomber. Une chute non pas parce que L. n’est plus là, mais parce qu’elle n’y sera plus. Les évidences s’étranglent avec les espoirs, dans un calme absolu, car en ces instants il n’y a plus de force. « Je veux » s’épuise sur le « Je ne sais pas », et rien ne sait s’en relever. Je reste ainsi allongé, entre un avenir qui n’existe pas et la plaie hurlante du passé.

Quand enfin la respiration reprend, me vient alors cette simple question : que me reste-t-il à faire ? Et chaque jour, sans même que ce soit une volonté ou un stratagème, me vient une tâche à accomplir, un reliquat du fantasme d’une vie d’avant. Pas d’avant que L. ne parte. Ni même de notre terrible nuit. Mais simplement d’avant que je ne trébuche, et ne réalise que j’avais cessé de marcher. A ce point coincé dans un espace-temps mortifère, il ne me reste qu’à meubler un instant présent certes mécanique, mais qui ne me laissera pas démuni le jour où je renaîtrai, sous quelque forme que ce soit, si cela est possible.

Pas d’illusions, bien entendu, cet aujourd’hui s’entretient aussi avec les images constantes de la perte, de la mort et de l’aimée. Mais peu importe comment je saurai me torturer (ou le monde hein, ce serait trop simple de croire qu’on est son seul bourreau), l’étincelle ténue réside dans le simple fait que quelque chose est survenu qui me fait suivre une direction, et ne me laisse donc pas au même endroit que la veille. Le simple fait d’être ici en est la marque, évidemment. Une routine volontariste. La solution à tout étant « je le fais parce que je l’ai dit ». Et de m’y tenir, quoi qu’il en coûte. A l’exception de tout ce qui pourrait contredire brutalement mes maigres convictions ou mes sentiments. Pas de stage Djihad d’appartement alors. Mais j’avance, je trie, j’aménage, je sors et revois les gens, quitte à ce que je les haïsse de ne pas être L. Etrange sensation que de faire quelque chose que l’on sait être bénéfique, mais sans en tirer la moindre joie, ni même oser espérer le faire rentrer dans un processus de reconquête. Ainsi je deviens mon propre algorithme, un mécanisme prompt à me violenter avec précaution. Un monstre qui m’arrache les ongles tout en me laissant rêver à un monde où les doigts deviendraient futiles. Un tourmenteur bienveillant.

Je me surprends à sourire alors que j’écris ces lignes. Non pas par une prise de hauteur rassurante, ou du fait d’une révélation emplie de sagesse quant à mon sort. Mais simplement parce que mes yeux ont glissé sur le côté de l’écran, où se dresse mon mur d’images, souvenirs tout juste repeuplés, où je peux à nouveau sentir ce fil me reliant à hier, et l’effleurer avec tout ce que j’ai encore de prudence et d’attention. Parce que quelle que soit la douleur, ce lien est encore ce que j’ai de plus précieux.

Enmity gaged, united by fear
Forced to endure what I could not forgive

 

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