Push the Sky Away

Je me dis que parfois, c’est pas mal de digresser pour remettre un peu de contexte, par rapport au moment précis de l’écriture. La journée était un peu tourmentée, et le soleil se couche à l’heure où je cherche les mots. Les sirènes derrière la fenêtre, léger brouhaha du dix-huitième. Je neutralise le monde en faisant résonner Skeleton Tree. Puisque ça va être mon sujet.

On pourrait croire ici que j’ai décidé de me spécialiser dans la Novembrologie. Ce serait injuste, le reste de l’année aussi peut être digne d’intérêt. Je suis notamment terriblement travaillé par le mois d’Octobre 2017. Les 3 et 4, parce que la précision me donne un minimum de sentiment de contrôle. Peine perdue, évidemment. Mais peine quand même.

Depuis tout jeune, je croisais de loin en loin sons intrigants et critiques énamourées au sujet de Nick Cave, comme n’importe quel amateur de musique un tantinet enthousiaste. Mais c’est en 2001 que le nom s’est vraiment cristallisé en moi. Je le dois à un ami, Anthony, qui m’a souligné, extraits à l’appui, l’importance de cet homme, et plus particulièrement de son opus d’alors, No More Shall We Part. Et c’est même le morceau Oh my Lord qui a ouvert une nouvelle voie dans ma perception. Jusqu’alors, j’étais surtout un enfant de 1991 et de l’apogée grunge, avec préférence pour Pearl Jam. Mais voilà que ce titre, sa colère rentrée, ses éclats, son lyrisme et tout son prêche sous-jacent venait heurter ma façon d’entendre même la musique. Un autre possible, rage grandiloquente, s’ouvrait à moi.

Dès lors, les rumeurs et tentations concernant ses concerts me revenaient par intermittence. Avec quelque chose de franchement intimidant en fait. Le discours des adeptes était immuable : « tu ne l’as encore jamais vu ? Comme je t’envie de pouvoir encore goûter cette première fois ». Paradoxalement, je le ressentais comme une pression. Et si je n’étais pas capable de l’apprécier en le voyant ? Si je n’étais pas digne ? Oh il y en a eu des actes manqués, et des concerts avec. Mais le fait est que jamais, au final, je n’ai pu le voir, même si c’est souvent ma mauvaise foi qui était fautive. Les années passaient, j’écoutais moult autres choses, mais toujours il réapparaissait, avec son cortège de regrets.

En 2017, pourtant, une nouvelle tournée est annoncée. Et une fois de plus, je me contente de me dire que ce sera trop cher. La porte de sortie un peu lâche par excellence. Mais L., fan de longue date l’ayant vu à plusieurs reprises, ne l’entend pas de cette oreille. Elle nous prend deux places. Il faut bien comprendre que c’est ainsi qu’on fonctionnait (fonctionne, pour être honnête, je continue de prendre les billets par deux, malgré ma frénésie, et ne sais pas trop quoi en faire). Bien sûr, l’idée me fait plaisir. Mais… Cette tournée est particulière. C’est celle du deuil de son fils, mort pendant la production de Skeleton Tree dans un stupide accident. J’ai d’autant plus l’impression que ce n’est pas pour moi, que je serai dans la posture du voyeur au milieu d’une foule d’authentiques fans légitimes à la commémoration.

C’est donc d’un pas traînant, ce 3 Octobre, que je me dirige vers le Zénith de Paris, parc de la Villette. L. arrivera après moi, mais des amis seront déjà présents. Je ne suis pas pressé, et la journée, c’était régulier en cette période, n’avait rien de réjouissante. L’interminable file d’attente me fait envisager fugacement (comme très souvent…) de rebrousser chemin. Mais c’est idiot, bien sûr, il faut y aller, croiser les copains, se prendre une bière et rejoindre les gradins. J’ai mis ma jolie veste tout neuve à micro-têtes de morts, un formidable cadeau de L., qui finit par me rejoindre. La nuit tombe dans la salle, il n’y a pas de première partie.

Je n’ai pas écouté le dernier album. C’est courant en fait, que j’aille en concert comme on part pour l’inconnu. C’est une expérience qui peut s’avérer similaire à l’émotion de la rencontre d’une femme que de découvrir un artiste ou son œuvre en live. Je ne reconnais donc pas les premiers morceaux, lents et intenses. Je suis pourtant progressivement subjugué. Mais c’est avec Higgs Boson Blues que je comprends avec violence que la soirée s’annonce incroyable. Je me sens même idiot de le résumer ainsi, étant donné à quel point ça ne décrit pas l’intense incandescence qui m’a habité tout du long. Epoustouflante Jubilee Steet, princier Red Right Hand… Je saute par-dessus le rebord des larmes quand est entonné I Need You. Mon cœur est une agonie sous l’effet de cette complainte absolue (spoiler : j’ai aussi perdu mon frère, tant qu’à faire). Les élans amoureux d’un Distant Sky ou Into My Arms me semblent atténuer cette distance qui déjà nous érode, avec L., que je brûle de serrer dans mes bras. Mes lèvres la cherchent dans mes pensées, alors que la fin du concert approche. La foule se rue sur scène pour Stagger Lee, dont un duo improbable avec une jeune femme du public à la voix de choriste blues perd la salle dans un tourbillon de sourires. Puis il est temps de se quitter alors que Nick entame sa procession au milieu du public au son de Push the Sky Away. Les adieux déchirent, explosent les cœurs dans une multitude de sentiments contradictoires.

On sort de là, discute avec les amis, et je ne sais pas vraiment où je suis, ce que je viens de vivre. L. m’offre un T-shirt pour immortaliser la soirée (je collectionne presque les immortalités, à ce niveau). On boit, on tente de dire notre émotion, en vain, et pourtant nous sommes absolument unanimes. L. me dit que ça donnerait envie d’y retourner, de se replonger dans cet abîme hors du temps et de l’espace. A peine couchés, ce soir-là, je me décide à reprendre des billets pour le lendemain. Une nouvelle soirée, à la set liste identique, mais qui nous procurera un bonheur incommensurable et renouvelé.

Dans les jours qui suivent, il me faut du temps et du recul pour tenter de mettre des mots sur cette expérience.  Le sentiment en sortant de la salle que notre corps ne nous contient plus, qu’il ne peut plus suffire. Ce qui émerge, c’est une critique inadéquation entre notre vie et notre aspiration. Comme si tous nos renoncements, nos lacunes, nous pétaient à la gueule avec violence. Un sentiment parfaitement exaltant, qui semble nous promettre une vie nouvelle à portée de main. J’avais déjà ressenti ça, en plus faible, certes, après certains concerts. Mais alors, la nuit passée, une vile adulterie tapie au fond de notre crâne nous rappelait à la raison, nous signalait qu’on ne peut pas tout foutre en l’air juste pour un concert. Et c’est vrai que ça sonne idiot.

Mais il y a eu une autre fois où ce sentiment m’a envahi. C’était dans la foulée de la Terrible Nuit. Alors que le chaos retombait comme des braises palpitantes, quelque chose enflait dans mon cœur, une suffocante insuffisance de soi. L’évidence que notre vie jusqu’alors ne pouvait plus se satisfaire de son maigre sens, qu’il nous fallait renouer avec une plus profonde aspiration. L. le ressentait à l’identique, je le savais. Et le plus drôle, c’est que le monde entier, au regard de ce que nous avions traversé, nous reconnaissait le droit à ce désir de changement, de révolution intime.

Ce que ces concerts de Nick Cave & the Bad Seeds m’ont appris, c’est que ce tremblement de l’âme est parfaitement légitime. On n’a pas besoin de se confronter à l’horreur pour que le besoin d’un sens qui nous est propre se manifeste. Et il est absolument toujours opportun de l’écouter, et de le suivre. Je dis ça parce que je vous souhaite de vivre cette intensité-là, simplement, et de ne pas vous restreindre au nom d’une étouffante normalité.

Mais plus personnellement, ces deux soirs, une fois le temps de la digestion passé (plusieurs semaines, voire mois, à vrai dire), ont aussi été une insupportable douleur. Parce que qu’ils ont été la preuve que je n’avais pas suivi mon aspiration née deux ans plus tôt. J’avais éprouvé au plus profond, au plus violent, le besoin de renaître. Et je n’avais rien fait. J’étais toujours le même, toujours empêtré. Si j’en doutais encore, c’est alors que j’ai compris que L. allait partir. Que je l’avais perdue. Que puisque je ne m’étais pas révolutionné, et qu’elle ressentait le même besoin, je faisais dès lors partie de son ancien monde, le révolu.

Malgré ma passion pour la musique, je ne rencontrerai peut-être jamais plus d’expérience à ce point unique et décisive. Rien que d’y songer ma gorge se serre. Et je retrouve intacte l’envie de prendre la main de L. Et je me demande, encore et toujours, à quel moment peut-on estimer qu’il est trop tard pour un nouveau soi ?

 

And some people say it’s just rock and roll
Oh but it gets you right down to your soul
You’ve gotta just keep on pushing
Push the sky away

 

3 commentaires sur “Push the Sky Away

  1. Les concerts ont ceci de magique , me procurent des moments d’émotions encore plus authentiques qu’un film car pas du tout lié à une fiction sur laquelle on se projette, c’est totalement pur et animal, les larmes d’émotions peuvent venir, tu veux aimer la terre entière ou juste attraper cette inconnue là à 5m de toi qui détourne ton attention du concert (mais qui te calcule pas elle!) mais qui a déjà ce point commun avec toi en hurlant de joie; et là je découvre (trop rarement car je ne vois pas assez de concerts pour plein de mauvaises raisons, et des bonnes aussi…) que là, sous la croûte de ma pudeur, (çà sonne dégeu « croûte de la pudeur », il doit y avoir mieux) il y a du stock de frisson qui sommeille entre autres élans d’humanité en tout genre. ton texte m’a bien rappelé tout çà, merci.
    Le concert passé la descente est un peu brutale car il faut bien redescendre de la magie, et j’ai l’impression à tort que ce ressenti était artificiel, sous emprise des sons, de l’alchimie du cerveau, et c’est vrai que tu as même parfois pas envie d’en parler, qu’on a pas les mots, un peu comme je fais tout pour ne pas entendre les spectateurs de cinema qui débriefent à peine le film fini dans le couloir de sortie, j’ai envie de rester dans ma bulle.
    (et au fait p…t’écris vraiment bien, sans flagorner promis 😉

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