4 Pages

Deux semaines à présent que je peinturlure des pages virtuelles. C’est à la fois un soulagement et une frustration. Soulagement avant tout, parce que cette porte s’est ouverte (ou je l’ai ouverte après tout, pourquoi minimiser ?) à l’heure où j’en avais le plus besoin. Je ne me mesurais plus, ni ne savais me contenir. Ce qui me faisait peur. Ecrire ici m’a permis d’expulser, comme un rituel chamanique ancestral, ce qui pourrissait hors de toute maîtrise. Salvateur, en somme.

Mais c’est aussi une frustration. Par tout ce que ces pages ne sont pas. Elles ne sont pas bien écrites, d’abord. Elles ne racontent rien, ensuite. Et elles ne sont même pas drôles enfin. Aucun intérêt littéraire ne vient les relever. Le style est pauvre, bien souvent redondant, et le propos est d’une banalité confondante. Tout revient à répéter, jour après jour, avec une effarante obstination, que je suis amoureux. Super. J’enrage d’avoir dès lors une conversation si plate. Pas un article qui ne pourrait commencer par « cher Journal ». On admettra qu’il n’y a pas de quoi pavoiser. Le pire étant le sérieux assommant avec lequel je raconte tout ça.  Un mal fou à me défaire d’une risible gravité. Aucun sourire ne saurait naître de cette lecture, ce qui est un échec personnel en soi, pour qui me connaît un tant soit peu et sait à quel point je peux être épuisant à plaisanter de tout et n’importe quoi avec une régularité un tantinet pénible.

Pour autant, c’est un récit honnête et utile (pour moi, hein…). Un cri nécessaire, même si j’en plains l’éventuel et accidentel lecteur. Peut-être faut-il que j’en passe par là dans l’espoir de renouer à terme avec la fiction littérale, qui correspond plus à mon aspiration.

Parce qu’il fut une époque où écrire était une seconde nature pour moi. De très courtes nouvelles circonscrites en quatre pages. L’unité universelle de l’adolescent, la copie double. J’écrivais avec application des saynètes imaginaires. Mises bout à bout, elles racontaient l’histoire d’Oz et Dara, un couple de jeunes gens qui finiront par se séparer amoureux de peur que ce soit une rancœur à venir qui les achève. Leur histoire, ainsi que celle de leurs amis, traduisait probablement mes appréhensions existentielles de tout jeune homme. Au moins, rien n’y était vrai, et il n’était pas même possible de faire le rapprochement entre les protagonistes et mes proches. C’était parfaitement fictionnel. Je ne désespère pas de retrouver cette capacité-là, et l’envie de bien le faire.

Mais au-delà de cette écriture qui me travaillait, j’étais surtout passionné par ce que chacun dissimulait intérieurement de discours. Tout le monde semblait calfeutrer en soi-même une histoire, un récit, un aveu, une envie. Alors je m’employais à proposer à qui le voulait (et me laissait l’approcher) d’écrire à son tour quatre pages. Pure fiction, tranche de vie réelle ou fantasmée, voire fulgurances poétiques. La seule consigne était d’écrire ces quatre pages, et de me les confier. Cela restant bien entendu entre nous. Ainsi, chacun était amené à se dévoiler. Ces pensées fugaces, qui nous font dire qu’on est un peu bêta parfois, finissaient écrites et lues. Plus moyen dès lors de les renier. Peut-être ne traduisent-elles ni une sincère pensée, ni encore moins une volonté. Mais si contradiction il y avait, elle était enfin exprimée et gravée. Il sera possible de passer outre, de trancher, mais pas de nier. Et c’est important dans une vie, de dire parfois la chose, quitte à ne pas s’approuver soi-même.

Alors puisqu’on est ici entre nous et que je me retrouve à me livrer à une interminable et très exhibitionniste complainte à des yeux anonymes égarés (ou pas, si je vous ai convié ici par masochisme), on a probablement une occasion maintenant de rétablir un équilibre. Je suis nu ici ? Alors merci à vous d’enlever au moins le haut : à votre tour, écrivez ces quatre pages qui vous grattent la nuque. Pensez-y le temps nécessaire, mais faites-le. Puis envoyez-les moi. Elles resteront notre secret. Nous serons ainsi les dépositaires d’une intimité de l’autre. Et nous serons alors moins seuls, l’un comme l’autre. Ne nous abandonnons pas.

What would you say if I told you today 
I’d made this whole story up ?

6 commentaires sur “4 Pages

  1. Notez que je commence à me demander si quiconque a déjà lu ce texte en entier, parce que je n’ai reçu aucune page à ce jour. Allez quoi, jouez le jeu ! Zut flûte, à la fin !

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      1. je dois avoir encore quelque part des pages que j’écrivais quand j’avais une vingtaine d’années et des containers de questions que je n’arrêtais pas de me poser, genre ado torturé, je ne sais pas si je vais oser relire çà, peut-être plutôt innover?

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