Important

Peu avare de nœuds au mouchoir, Facebook me rappelle qu’il y a deux ans, nous apprenions l’annulation du projet pour lequel je travaillais alors. La nouvelle était capitale pour l’ensemble de mes collègues. Pour moi aussi, ce n’était pas anodin, mais j’avais la tête en Belgique, qui vivait des heures furieuses.  Nous étions en route pour l’hôtel de La Défense où devait se tenir une réunion exceptionnelle où serait officiellement annoncée l’annulation, et où on évoquerait les prochaines échéances et modalités pour mes camarades de tous pays.

Comme souvent, je me contentais d’un sourire désabusé.  Mon supérieur direct, attachant quoi qu’un peu casse couille (je peux bien le dire, il ne lit pas le français de toute façon) considérait l’avenir proche avec inquiétude. Puis il me lança : « enfin toi, heureusement, ça te touche moins, tu sais ce qui est vraiment important, avec ce que tu as vécu ».

Pas de surprise, ce n’était pas la première fois qu’on me disait ça. Même mon médecin, la première fois que je lui ai rendu visite après les événements, m’en a fait la remarque : « une chance pour vous, c’est que ces tracas du travail et du quotidien, vous savez les remettre à leur place, vous savez ce qui est important maintenant ». Et moi, à chaque fois, de lever un sourcil perplexe, mais souriant avec bienveillance. C’est équitable : les gens pensent sincèrement ce qu’ils disent, et ne sont nullement narquois ou méchants.

Pourtant, je peux le dire aujourd’hui, il y a deux points que soulèvent ces marques de compassion. La première interroge notre société même : les gens ne se contentent pas de présumer que rencontrer la mort aura pu me faire entrevoir une vérité supérieure. Ils la savent prompte à changer l’ordre des priorités du vivant. Simplement car en guise de vérité il y a leur propre projection : on travaille avec acharnement, ou du moins on y consacre un temps plus que considérable, mais au fond de soi, on sait qu’il y a plus important que ça dans la vie. Dans notre vie. Même chez des gens adorant leur travail, comme mon chef du moment, c’était notable. Même quand on est un des rares élus à sa place professionnellement, si à un moment on se demande si on n’est pas en train de rater quelque chose, c’est qu’il y a bien un truc qui cloche. Ou une insatisfaction légitime. Chacun ravale cependant ses doutes et ses craintes, pour ne pas se mettre en porte à faux par rapport au reste du monde. Mais si une catastrophe survient, alors celui qui sort des décombres se voit alors aux yeux de tous les autres gracié, et lui a le droit de voir la vérité et de s’y complaire. Quelle étrange vision du monde où chacun s’obstine à se voiler la face en pleine conscience, juste pour ne pas être dérangeant, ne pas être « dérangé ».

Mais il y a un autre point, plus personnel sans doute : il n’y a pas de vérité qui vient nous sauver après l’épreuve. C’est presque l’inverse. Ce n’est pas un soulagement que de savoir qu’autre chose compte plus que notre boulot, ou que ces trucs vains et absurdes qu’on s’obstine à faire jour après jour. C’est une punition de plus : l’absurdité, la pénibilité, tout cela ressort avec une force renouvelée et n’en est que plus douloureux. Au final, on n’hérite pas d’une illumination, mais d’inaptitudes et d’impatience. Une impatience dévorante, j’en ai déjà parlé, qui peut finir par tout engloutir, à commencer par ce qu’on peut avoir de plus cher. On n’a dès lors plus de sens, juste une errance désordonnée, à progressivement réaliser tout ce qu’on a laissé dans les ruines fumantes.

Le paradoxe ne m’échappe pas. La bienveillance des autres tient à ce statut fantasmé de victime. Et tout ça me revient en tête à l’heure où je remets en cause même ce qui a pu m’arriver, afin de me rendre la vie plus supportable. Je ne peux pas complètement nier, bien sûr. Je sais que j’y étais. Il m’a fallu alors quelques jours, pour qu’un matin, au réveil, cette « victimité » me saute au visage, avec la brûlure morbide d’avoir failli perdre celle que j’aimais. Je me suis effondré en sanglots enfantins, dans les bras de L. (qui pleurait aussi, joies du partage). Mais aujourd’hui ? A quoi bon pleurer encore ? C’est un truc de vivant, ça, les larmes, et je l’ai déjà dit, je ne me vois plus trop comme ça. Je peux juste faire avec, et multiplier les guillemets autour du mot « victime », parce que ce n’est pas un mot qui me convient. Que rien de ce à quoi il renvoie ne me ressemble. Si ce n’est quelques séquelles futiles et lubies qui se cristallisent à mesure que le temps passe.

Quatre mois après l’annonce de la fin du projet, à l’été 2016, j’étais le dernier à quitter nos locaux de la Défense, à éteindre la lumière. Depuis, j’ai déjà usé quatre psys en leur répétant que « j’ai pas eu de pot de départ ! ». Il ne devait pas y avoir plus important dans la vie ?

 

If heaven doesn’t exist
What will we have missed
This life is the best we’ve ever had

Un commentaire sur “Important

  1. En effet c’est curieux que beaucoup s’imaginent qu’ayant vécu l’enfer , tout le reste passe désormais mieux, alors que comme tu l’expliques si bien , c’est pas aussi simple. Peut-être qu’ils se projettent en t’enviant un peu ce supposé détachement zen , en le fantasmant; tu as raison c’est pas pour nuire, et pourtant il s’avère que c’est en partie mal raisonné car il manque l’essentiel, ils ne l’ont pas vécu. çà m’arrive d’envier maladroitement l’énergie de certains à se relancer suite à un épisode de vie décisif, çà paraît si mécanique, inexorable depuis l’extérieur, logique, telle une recette infaillible à un nouvel épanouissement du genre « va frôler un train et tu vas avoir plein de projet, tu vas supporter ta belle-mère, prendre un pv glissera sur toi etc. »
    Je ne pige pas pourquoi malgré un vécu sans un événement marquant, le témoignage des autres ne suffit pas alors à filer un coup de pied au cul pour avancer…
    même si arrêter de se plaindre en regardant autour de soi fonctionne assez bien, tout devient lisse, mais un peu trop lisse…non?

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