Avalanche

Me voici tranquillement installé dans la salle du fond de mon fief à comptoir. Ma précédente expérience m’a plu. M’extraire d’une grisaille qui pénètre trop profondément mes propres murs. Laisser à l’atmosphère du lieu la chance de colorer ma parole, au gré des éclats de voix. Oh il est tout à fait possible, et même facile, d’écrire au cœur d’une morne période. C’est probablement ce que font intérieurement ces gens que l’on croise dans les transports, aux épaules tombantes et au regard qui se perd on ne sait trop où. Mais ici, je peux risquer de me surprendre. L’avantage d’être une éponge sur pattes. Là, par exemple, un petit garçon d’une blondeur éclatante vient de se positionner à mes côtés, le temps d’admirer dans le miroir sa langue d’un bleu d’encre (juste une chimiquerie délicieuse comme en raffolent les enfants, ainsi que les adultes au bout du rouleau). Ça pourrait potentiellement me transformer en clown désopilant. Au pire les mots resteront sombres comme Paris en plein automne humide. Mais ça, vous y êtes déjà habitués, non ?

Car oui, je fais preuve d’une originalité époustouflante et trouve donc cette fin d’année mélancolique. Le vent y souffle doucement, sonnant comme une lamentation. Et je feins de ne pas y reconnaître mes soupirs. Je m’y sens empêtré dans un accablement permanent. Les bonnes nouvelles ne m’atteignent pas. Les mauvaises ne retiennent mon attention que si elles concernent des proches. Il n’y a guère que ce que je fais ici qui parvient à m’extraire un tant soit peu de cette torpeur. Même voir des amis m’est pénible. En groupe du moins. Ça me demande un effort que je suis parfois bien incapable de faire, me laissant désemparé, cherchant à me faire aussi discret que possible, misant sur le nombre pour éviter de m’investir dans la moindre conversation. Seules les discussions au singulier m’obligent, non sans un minimum de plaisir, à m’ancrer un peu dans le moment.

Alors je meuble le temps. Je donne des cours dont j’oublie l’existence à peine sorti de la salle. Prépare une formation à laquelle je ne prête guère d’intérêt pour le moment. M’occupe d’une paperasse entassée dans un coin de ma tête quand le risque de m’y noyer se fait trop pressant. M’accoude régulièrement à divers comptoirs. Vois des proches, bien sûr. Ce qui peut parfois me laisser songeur. Comme cette journée où j’ai discuté de longues heures apaisées avec Serena, avant de faire de même le soir venu avec L. Ou cette soirée où on a vidé un nombre conséquent de pintes avec « l’Autre » qui m’aura hanté au printemps dernier. Songeur mais pas amer. Je garde ce privilège pour moi. Je me rêve en homme de maison idéal quand je me décide à faire tourner une lessive. Arrose la plante tous les matins en comptant les feuilles qui tombent. Et quand tout me travaille trop au point d’altérer ma pensée et mon sommeil, je me pose pour écrire. Je m’isole alors, afin de pouvoir raconter à quel point je suis peu nombreux. Les cercles vicieux sont aussi un de mes illustres talents.

Dimanche dernier, je me suis accordé une pause cinéma. Mais vu que je n’envisage plus d’aller dans une salle obscure seul, c’était plutôt un plateau télé. Abyss, de James Cameron. Je ne l’avais jamais vu en entier. J’aurais pu me sentir un peu coupable de regarder un tel film (enfin surtout de le raconter ensuite), mais vu qu’il était diffusé sur Arte, mon snobisme n’en souffrait pas trop. Assez chouette film, en fait, même s’il a évidemment un peu vieilli. Mais arrivant à la fin, j’ai été particulièrement saisi par une scène. Ed Harris se laisse tomber le long d’une faille sous-marine, à la seule lueur d’une torche. Dans son casque, sa femme lui parle, se livre, afin de le maintenir éveillé. Elle lui dit qu’elle l’aime. Seule sa voix peuple ces ténèbres. Lui ne peut pas répondre autrement qu’en tapant sur un petit clavier. La scène est longue, intense et désespérée. Et je suis en larmes. Pas ces sanglots incontrôlés qui me secouent de façon inexplicable à chaque fois que je vois Big Fish de Tim Burton (ça avait effrayé Y., la dernière fois que je l’ai vu. Elle était partagée entre la compassion et la déception. Elle voulait me réconforter, et sentait en même temps que je fléchissais, que je n’étais pas à la hauteur. De fait, je ne l’étais pas). Non, ici, c’était juste de petites larmes qui roulaient au coin des yeux, avant d’entamer leur périple sinueux le long de mes joues, jusqu’à se perdre dans ma barbe. Je ressentais avec violence cette chute. Tout d’abord, parce qu’elle me renvoyait directement à la Terrible Nuit. Quand L. et moi étions de petites voix réconfortantes l’un pour l’autre. Quand nous nous disions nous aimer, parce qu’on pensait ne plus pouvoir se le répéter. Mais ça évoquait aussi ce sentiment qui m’a habité toute cette année. Une interminable chute. Je ne la ressens plus physiquement, ces derniers temps. Mais c’est ce qui décrit le mieux cette impression générale. Tomber. Sans fin. Et ne plus entendre de petite voix. Juste une loupiote inutile, mais plus rien ne résonne. Je déteste cette image. Je déteste m’en émouvoir. Parce qu’elle me renvoie le portrait d’un homme qui s’apitoie sur son sort. Et je ne veux pas être cet homme, bien sûr. Une question de vo-lon-té. La blague…

Durant ce même weekend, alors que j’étais en famille, un autre souvenir a remonté le temps. Sans réelle raison. A nouveau, la résurgence d’un épisode depuis longtemps effacé de ma mémoire. Ça devrait peut-être m’inquiéter, ces retours de bribes enfouies à répétition, ces derniers temps. Ça ne ressemble pas à un bon présage, quand on revoit sa vie défiler, même au ralenti. Quand j’étais tout gamin, alors que je vivais chez mes grands-parents, j’accompagnais tous les samedis ma tante qui partait faire ses courses à Méru, dans l’Oise, où se trouvait le plus proche supermarché. Au cas où il y aurait moyen de lui soutirer une bricole. Mais surtout, à mi-chemin, alors que la départementale longeait un petit bois, un vieil homme se tenait appuyé sur une petite barrière. Et alors que nous passions à son niveau, il levait la main pour me faire signe. Et moi de lui répondre d’un coucou enthousiaste, depuis la banquette arrière de la R9. A chaque fois nous échangions nos saluts. Tous les samedis. Jamais il ne manquait à l’appel. Et tout me laissait croire que j’étais l’enfant béni à qui il réservait ce rituel. Un vieillard perdu en lisière de forêt, bravant les éléments, patientant longuement, afin de ne jamais rater le coucou du blondinet du samedi. Puis un jour, il n’était plus là. A moins que ce soit moi qui ai cessé de faire ce périple hebdomadaire. Toujours est-il que le pacte était rompu. Le petit vieux n’était plus là pour moi. Plus personne ne veillerait.

Parfois je me demande quand j’ai commencé à tomber. Il serait facile de répondre que c’était il y a un an. Encore plus facile de prétendre que ça date de la terrible nuit. Mais peut-être que ça a finalement commencé à ce moment. Quand le vieux n’a plus été là. Quand ma main s’est agitée dans le vide, sans plus de réponse. C’était peut-être ça, l’abandon originel. Peut-être Dieu est-il mort ce jour-là, sur ce bord de route. Peut-être est-ce alors que la nuit est tombée.

Ainsi, je tombe. Même mon rêve le plus fréquent, depuis toujours, est celui où je tombe, me réveillant alors en sursaut. J’y suis tombé dans la rue, d’un pont, d’un hélicoptère. Et jamais je n’ai volé. Même dans mon sommeil, je demeure esclave de la gravité. Je tombe et il n’y a plus de voix aimante, rassurante. Dans Abyss, un homme prend à un moment le micro à l’épouse, le temps de dire « hey mec, c’est moi, c’est ton pote ». Et c’était très juste. Les amis sont là. Les amis me parlent. C’est moi qui suis injuste, à ne simplement pas reconnaître leur voix. De même, je dois aussi admettre que la voix de L. retentit encore, par moments. Comme celle de Serena. Mais je sens bien qu’il y a effraction de ma part. Que je vole leur voix parfois, à mon seul profit, contre leur gré. Alors que j’écrivais ces lignes, à la Barenthèse, Pagaille est venue s’installer à ma table, armée de son Mac. Travailler un peu. Me demander mon avis. Discuter. Elle est peut-être ce qui est aujourd’hui la voix la plus consciente. Bienveillante. Il y a peu, elle a laissé échapper qu’elle me considérait un peu comme un grand frère. Je devrais sans doute prendre ça comme un parpaing dans le sex appeal, et c’est probablement un peu le cas, j’ai ma fierté. Mais cette idée est surtout cristalline et réconfortante. Je lui en suis reconnaissant. Je n’exclue pas cependant que je me méprenne. A son sujet. Au sujet de L., de Serena. Ou plutôt, je crains de ne pas comprendre les autres. A commencer par les femmes. De ne pas les voir de façon univoque. Et de ne pas comprendre ce qui les rattache à moi. Je prétends aspirer à l’ordre tout en tendant vers le chaos. Rien de moins humain que ça. On n’a pas toujours les idées claires, en pleine chute. Un indice selon lequel ma plongée ne date pas d’hier.

Dans le film, Ed Harris est finalement sauvé, retrouve sa femme. Grace à un deus ex machina inespéré, sous la forme d’extra-terrestres un peu glandus, visiblement avachis à longueur de temps devant leur télé. Je sais bien que pour ma part, je ne peux qu’attendre le dur. Et que vu que ce n’est qu’une métaphore, je pourrai éventuellement rebondir. Ou m’incruster dans la pierre. Je ne me pose même pas la question, pour être honnête. Je me contente juste de sentir le vent sur mon visage, sans avoir même l’impression de prendre de la vitesse.

Je perçois malgré tout à quel point cette situation n’a rien d’absurde. On ne peut pas être une épaule pour celle qu’on aime quand on tombe, sans risquer de l’entraîner dans sa chute. Mais la voix… Si je suis condamné à n’être que lointain, je peux encore faire sonner ma voix. Je peux encore dire, prononcer, veiller. Les mots sont en ma capacité. L. a vécu une journée éprouvante. Je le sais. Et il m’importait dès lors qu’elle m’entende. Qu’elle en fasse ce qu’elle veut, mais que ce soit là. Il n’y avait rien à imposer, juste offrir. De même, si Serena tend à s’éloigner doucement, à se faire rare, elle me donne parfois le sentiment d’avoir encore besoin de ma voix. Que je lui prête volontiers. Pagaille me donne, et je lui rends sans compter, parce que c’est facile et qu’elle le mérite. Et il en va ainsi pour ceux que j’aime. Je ne peux pas tout, je peux même franchement peu. Mais ça reste à ma portée. Ma voix est à portée. Comme je l’emporte avec moi, ici même. Où, sans vouloir vous vexer, mon murmure m’accompagne avant tout.

 

If only I could walk through walls
Then maybe I would tell you who I was
Yet I am just a man still learning how to fall

3 commentaires sur “Avalanche

  1. Ecrire et remonter le temps… dans Between the bars, l’Adolescent… dans Avalanche, l’Enfant… ce blondinet que tu salues au passage, toi aussi, comme le vieil homme… d’ailleurs, moi aussi, je lui fais un grand coucou… Même je le prends dans mes bras… La réconciliation avec le monde et la vie dont tu fais oeuvre après la Terrible Nuit, la réconciliation avec L après la rupture et maintenant celle avec le blondinet… Le puzzle s’agrandit et l’émotion aussi. Bien sûr comme toujours avec toi, c’est si délicat et profond que tu viens faire résonner nos vies dans ce qu’elles ont d’intenses.

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  2. Alors, comment dire… C’est la première fois que j’écris un billet en deux fois, séparées de plus de 24h. Et qu’en prime je le termine si tard dans la nuit. Pas de surprise, dès lors, j’ai du corriger et compléter plus que de coutume. Je laissais traîner des ambiguïtés préjudiciables, voire oubliait carrément des phrases entières pourtant à l’origine de certains passages. Bref. Le texte a été mis à jour ce jeudi 29 à 14h20. Pas nécessairement de quoi relire, mais au moins c’est dit.

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