Voraces

L’entendez-vous rugir ? Elle suinte partout alentours. Où que vous regardiez, elle s’immisce immanquablement dans le champ. Détournez le regard, et elle surgira de nouveau, dans le fond, dans un détail. Peut-être dans vos entrailles. Elle parasite les esprits. Amplifie les sons. Déchire les tableaux. Elle fait voler les pactes en éclats. Ronge les conversations. Nous pousse à jeter des coups d’œil inquiets par-dessus notre épaule. Elle est devenue la ponctuation de notre temps.

Ainsi, d’une ombre omniprésente, cette violence se dévoile à présent, et nous impose son métronome. Ces derniers temps, tous les samedis, nous attendons qu’elle embrase Paris, et tout le pays derrière. Je crois que c’est précisément ce mouvement qui nous fait nous pencher sur elle. Parce qu’il nous oblige à interroger notre propre rapport à la violence. Moi aussi, j’ai dans un premier temps tenté de balayer les gilets jaunes d’un revers de main, feignant d’y voir la révolte des abrutis contre les cyniques. Ça n’a guère tenu. Le mouvement est à ce point protéiforme qu’il m’est impossible de m’y affilier. Je ne veux pas avoir à justifier le discours de tel ou tel porte-parole obscur par rebond. Je me passe dès lors volontiers d’étiquette. Et le jaune ne me sied guère, hors foie mal foutu. Pour autant, je ne suis pas insensible. Surtout après ces longs mois de léthargie sociale, cette impression que « tout passe », il y a quelque chose de stimulant à voir la foule se lever et grogner. Et devenir visible. Les morlocks émergent enfin, aux yeux de tous, à commencer de ceux qui ne voulaient pas les voir, et c’est le plus grand apport de cette fronde. Je me plais à croire qu’on ne pourra plus faire comme si la France des ronds-points n’existait pas. Même pour quelqu’un comme moi, que le système tel qu’il est nourrit et divertit. Parce qu’en étant installé dans la vaste classe moyenne, je peux apparaître comme un de ses bénéficiaires. Mais comme beaucoup d’entre nous, j’ai le sentiment permanent d’en être par accident, que c’est la dégringolade qui guette. Existentiellement précaire. Sans compter que je suis de ceux qui se retrouvent à voter pour des hommes dont ils se sentent la proie, des hommes qui ne laissent pas de place aux indécis, à ceux que l’ambition n’anime pas. Alors on se retrouve à gigoter sur son siège à l’aube du grand soir. Sauf qu’on se dit que la journée risque de passer trop vite. Parce que la véhémence fait trop de bruit, et que le feu fout la trouille. Nous sommes des générations épargnées. Miraculeusement inaptes à la guerre. Même la Terrible Nuit ne prépare à rien, laisse toujours aussi démuni, si ce n’est plus, comme si on avait épuisé un quota d’inacceptable. Et ceux qu’elle a pu enflammer me révulsent. Certes, un claquement de porte pourrait me conduire à me réfugier sous une bagnole, mais dans l’ensemble, personne n’est beaucoup plus armé que ça. Et ceux qui le sont ne vont pas vraiment nous rassurer, bien au contraire. Car on ne sait simplement pas faire avec la violence des corps, la violence en mouvement, celle du concret. Alors même que la violence des mots, des idées, des flux, dévore littéralement notre espace. Comme si tout un monde se plaisait à jouer à se faire peur. Tuer symboliquement, à tout bout de champs, mais sans les mains surtout.

Alors passent ces samedis où je n’allume pas la télé. Ne pas voir les brisures. Ne pas voir les coups. Et encore moins le sang. Je vois bien que je ne progresse pas à ce niveau. Bien au contraire. Il y a dix jours de ça, j’ai fait la fermeture du Point Bar, pour changer. Arrivé un peu par hasard, au sortir d’un dîner avec L. Un de ces soirs où je me fais rire tout seul tout en tachant d’en faire profiter les autres. Ainsi je me retrouve à enchainer les clopes avec des inconnus hilares (je vous assure que je suis très drôle quand les planètes sont alignées, c’est juste qu’ici j’espère me faire plaindre). Alors que je fanfaronnais, la porte s’est ouverte dans mon dos. L’instant d’après, deux gaillards étaient au sol, à mes pieds, l’un sur l’autre. J’ai vu le regard surpris du dominé, juste avant qu’il se prenne son premier coup de poing. Et si j’ai dû interrompre ma poilante discussion, c’est juste que mes deux comparses étaient stupéfaits. Ils ont fini par séparer les bagarreurs, pendant que j’étais tout confus de ne pouvoir sortir une nouvelle vanne. Bien sûr, passé un instant, mon cerveau s’est remis à fonctionner, et je me suis joint à la troupe des pacificateurs. Mais ça illustre bien comment je n’ai plus de contrôle face à la brutalité, me déconnectant instantanément d’une partie du moment. Moi qui pensais que les détonations et bruits soudains ne me faisaient plus rien, je réalise que c’est juste un blocage interne. Rien ne se passe, rendors-toi. Au final, je n’ai aucune idée de ce qui a conduit à cette rixe. Ça n’a guère d’intérêt, en fait : quand on en arrive à cette extrémité, c’est qu’il y a disproportion manifeste entre causes et conséquences.

Le fait est que je n’ai jamais été un bagarreur. Gamin, sentant que je ne sortirais pas gagnant du jeu de l’échange de pains, j’ai naturellement adopté l’immobilisation approximative comme moyen de défense. Entraver les teigneux jusqu’à ce que la frustration et la lassitude achèvent le débat. Autant être clair, je n’ai rien décidé du tout : c’est mon corps qui, comme un grand, a fait ce choix, par reflexe. Disons que c’est efficace contre ceux qui ont la castagne impulsive, dépourvue de maîtrise. Et en un contre un, évidemment… Mais peu importe, vu que je n’ai que très peu été sollicité à ce niveau. L’avantage d’être bonne pâte au quotidien. N’allez pas croire cependant que je sois totalement hermétique à la sève qui monte et qui bout. Un Dimanche automnal, alors que j’étais enfant, je me souviens que je jouais avec un bout de bois au fond du jardin de mon père, avec un copain. Une branche du gabarit d’une batte de baseball. Notez que jouer avec un bâton, quand on a neuf ou dix ans, c’est signe que l’ennui point. Deux bâtons, je ne dis pas. Mais un… Qui plus est, mon camarade était typiquement le garçon qui voulait plus être mon ami que je ne voulais être le sien. Je ne sais plus de quoi on pouvait bien parler, mais je sais que j’occupais l’espace et le temps en donnant de grands coups dans l’air avec mon arme de fortune. Sans vraiment m’en rendre compte, le fait est que je me rapprochais de plus en plus de mon compagnon de jeu, qui s’en amusait dans un premier temps. Je me sentais attiré. Comme une envie de voir… Jusqu’à ce que le coup passe à un cheveu de son visage. J’ai vu qu’il a d’abord été tenté de se mettre en colère, mais c’est la peur que j’ai vu finalement dans ses yeux. Parce que je souriais, tout à mon désir de tester. Et j’ai ressenti la satisfaction de terroriser. Vexé, le petit bonhomme est parti sans demander son reste, retrouver son foyer. Et alors seulement j’ai ressenti la honte de mon geste. D’avoir transgressé. Bien sûr, c’est sans doute la peur de la délation, et donc de décevoir mes parents, qui a déclenché cela. Mais la honte n’en était pas moins violente.

Ceci dit, c’est presque malhonnête de ma part d’aller chercher un exemple si loin dans le passé. Il y a malheureusement bien plus récent. Avec le fils de Y. Je sais que je ne vous en ai jamais parlé. J’estimais que ça ne vous regardait pas, que je préférais garder ça pour certaines fins de soirées à alcool amer. C’était un garçon attachant, intelligent, mais piètre élève. Alors je passais un temps considérable, ainsi que sa mère, à tacher de l’aider dans ses devoirs. On ne va pas se mentir, c’était éprouvant, bien souvent. Et contre-productif, mais c’est un autre problème. Un jour, probablement moins d’un an avant que sa mère et moi ne sous séparions, je me suis retrouvé à tenter de lui faire faire ses devoirs de maths. Il était fermé. Complètement. Comme souvent. Mais je ne sais plus pourquoi, ce jour-là, j’ai trouvé ça pire. Ou simplement trop. Aucun souvenir des mots qu’il a bien pu prononcer. J’ai fini par le soulever brutalement avec son fauteuil, avant de le gifler. J’étais hors de moi.  A peine ma main était-elle reposée que j’étais assailli par une honte écrasante. Je ne me faisais aucune illusion, et étais totalement conscient du fait qu’il avait pris pour le monde entier. Toute ma frustration accumulée lui avait chauffé la joue. Je sais que ce n’était pas un coup si fort, physiquement. Mais l’orgueil, lui, était ébranlé. De part et d’autre. Rien que de l’écrire, je ressens encore cette honte m’envahir, cette injustice dont j’ai été le vecteur. On ne peut probablement pas tout se pardonner.

Je crois que dans ces deux exemples, l’origine du mal se situe dans le pouvoir. Dans un cas, exercer son ascendant sur l’autre, exercer son pouvoir, gratuitement, juste parce qu’on le peut. Dans l’autre, c’est la négation qui est à l’origine. On m’a dénié un pouvoir dont je croyais légitimement bénéficier, en toute bienveillance, mais sans faire autorité. Le pouvoir du sachant. Et c’est bien là que se situe ma pirouette : il n’y a pas réellement de pulsion naturelle de violence, mais de pouvoir. Si notre capacité à la violence diverge, le rapport au pouvoir, même à notre insu, est lui constant. Je n’ai jamais brigué le pouvoir, quel qu’il soit. N’ai jamais été attiré par la compétition. Le seul pouvoir dont je puisse me targuer est celui de la langue. Car la maîtrise est évidemment une forme de pouvoir. Pas besoin de me sentir parfait, ni d’être le meilleur. Juste savoir que sur ce plan je me situe au-dessus du lot. N’étant pas belliqueux, je supporte très bien d’être repris ou corrigé. Mais c’est en voyant les Sopranos que m’est apparu la complexité de mon rapport au pouvoir. Des amis m’avaient offert la première saison en DVD pour mes trente ans. Autant dire que je n’ai pas été long à me ruiner pour me procurer la suite. James Gandolfini y campe un magistral Tony Soprano, chef de mafia de banlieue dépressif, entre business, famille et doute existentiel. Il m’aura fallu du temps, mais j’ai été estomaqué de réaliser à quel point je n’ai jamais été choqué de voir cet homme gros, bas de plafond, rustre, obtenir tout ce qu’il pouvait souhaiter, inspirer la crainte comme le respect, baiser à tour de bras quiconque pouvait lui faire envie. Une sorte d’énorme nourrisson qui veut et qui prend. Un tube fait homme. Parce qu’il incarnait le pouvoir, et que dès lors le charme, l’intelligence, la présence sont simplement remplacés par l’autorité, pour un même résultat, s’il n’est supérieur. J’ai accepté ce postulat durant toute la série simplement parce que je l’ai aussi accepté dans la vie. Tel est le pouvoir incarné. Et c’est aussi là que j’ai réalisé que si ce pouvoir ne m’attirait pas, il me fascinait. Et s’il fascine quelqu’un comme moi qui n’a aucune inclinaison à la domination, c’est qu’il touche à quelque chose de profondément ancré en nous, de décisif dans la marche du monde.

Ainsi on voit notre société découpée en une vaste hiérarchie. Plus on a de pouvoir, plus la violence s’exerce de façon symbolique, cynique. Et plus on en est dépourvu, plus la violence vibre dans les mains. Alors on voit ces centaines de gilets jaunes négligés, niés, pouvant aller jusqu’au désir de destruction, de mort. Un irrépressible désir de revanche. Comme on peut le voir à la périphérie des grandes villes, pour des raisons similaires. Le pouvoir passe par la reconnaissance, l’instruction, l’argent, tout ce qui peut se graduer, s’évaluer. Ou même le sexe. De même que la violence peut nous suivre jusque dans la chambre à coucher. Mais je présume que vous n’avez sans doute jamais souhaité voir votre partenaire mourir. On ne va donc pas se comprendre.

Pour nous, plus ou moins virtuellement nantis, la violence ne saurait être salissante. Alors on la confine essentiellement à nos réseaux sociaux. Le Temple en la matière est bien évidemment Twitter. Sur le papier, il y devrait y avoir beaucoup de points communs entre Twitter et un comptoir. A commencer par la proportion anormalement élevée de dépressifs que l’on peut y trouver. Les deux devraient être des lieux d’information, de partage, de débats passionnants. Mais le jeu d’échelle ruine cet espoir. Twitter, c’est un flot ininterrompu de désastres, de scandales, d’indignations. Mais pire encore sont les commentaires dégueulasses que l’on peut trouver à chaque fois, tellement prévisibles.  Cependant, j’ai peur que pire encore soit la litanie de ceux avec qui on est d’accord. Qui vont s’emporter de concert contre une position inepte. Ricaner en chœur contre la bêtise de telle ou telle émission. Surtout, toujours commenter, soulever, au final pointer, pour être sûr que l’on est bien comptabilisé dans le camp de ceux qui pensent juste. Vous voulez une astuce ? Si penser n’est pas dérangeant, si penser ne se fait pas contre soi, alors c’est simple, on ne pense pas. Tout au plus on se souvient. Ou alors on juge. Quoi de plus confortable que de juger ? Vous n’avez rien fait avancer, mais vous vous êtes bien signalé comme homme de bien. Félicitations. Je crois que depuis que je traine de temps à autres sur Twitter, j’ai une nouvelle phrase favorite : « je n’ai pas d’avis ». Pas de meilleur résumé. Même si j’ai un avis, ou que je peux en avoir un. Est-ce que ça vaut vraiment la peine de perdre son temps à critiquer quelqu’un ou quelque chose qui se trouvera grandi de tant d’attention ? Est-il si précieux de valider ce qui l’a déjà été ?

Il me semble plus pertinent d’essayer de comprendre, sans nécessairement l’excuser, celui qui nous échappe. La bienveillance, autant que possible. Mais toujours l’empathie. C’est probablement la seule issue si on veut s’extraire des jeux de pouvoir. Comprendre l’autre, non pas pour se conforter dans sa supériorité, mais pour entrevoir les motifs de divergence. Je me bafferais volontiers, tiens. Voilà que je distribue des bons points comme la bonne parole, prodiguant mes conseils avisés pour un monde meilleur. Vous savez quoi ? Restez méprisants. Sérieusement. Je ne suis pas sûr que ce soit viable, humainement, de ne se sentir supérieur à personne. Honnêtement, face au pire des imbéciles, s’il se sent heureux, je n’ai aucun argument à opposer. Il a finalement raison, et moi j’ai l’air d’un con.

Il y a peu, je me suis rendu à une des soirées semestrielles de mon proprio. Un petit plaisir à base de chili ou de burgers, deux fois par ans. A un moment, j’ai eu l’occasion de discuter sur le balcon avec une femme que je ne connais pas, mais que je croise à chacune de ces célébrations. Je me souvenais lui avoir déjà appris, au printemps, que nous étions séparés avec L., bien après les faits. Eh bien ce soir-là, j’ai eu droit à une nouveauté : « ah merde ! Je croyais que vous vous étiez remis ensemble ! ». Puis quelques minutes plus tard : « non mais c’est vrai que tu as pris un sacré coup de vieux en six mois ». Damnation ! Moi qui comptais secrètement sur cet espace pour me permettre de pécho de la fan émotive, voilà que je me fais doubler par la droite par la décrépitude annoncée du corps ! Mais là, vous allez me faire remarquer que cette histoire n’a rien à voir avec le reste du post. Et supposer que je fais rentrer cette anecdote au chausse-pied juste pour le plaisir de terminer sur une note rigolote. On ne peut rien vous cacher. Mais que voulez-vous, ça m’a tellement fait rire. Et je ne vais pas épiloguer ad vitam aeternam sur la question. C’est bon pour la philosophie de bar. Et vous savez à quel point ces débats sont importants pour moi (et que ceux qui considèrent la discussion de comptoir comme une occupation de gueux me semblent être de parfaits blaireaux).

 

These are the days of miracle and wonder
This is the long distance call
The way the camera follows us in slo-mo
The way we look to us all
The way we look to a distant constellation
That’s dying in a corner of the sky
These are the days of miracle and wonder
And don’t cry baby, don’t cry
A Sylvain. Puisse-t-il s’épargner la violence à l’avenir.

Un commentaire sur “Voraces

  1. J’ai passé pour l’instant toute ma vie sans me battre physiquement avec quelqu’un…
    La seule fois c’était au lycée et j’ai été terrassé par plus costaud (grosse excuse ici) mais c’était humiliant quand même…
    Mais je retiens l’etat émotionnel assez démentiel, les mains qui tremblent, l’impression de découvrir quelqu’un d’autre …
    Quand je pense que pour certains c’est assez commun de se mettre des pains , je dois bien avoir ça planqué au fond de moi, mais alors bien profond…
    Or si j’y réfléchi, le foot a du me défouler pas mal en terme de combat d’un autre ordre car j’étais un bonhomme différent sur les terrains, bien plus grande gueule que celle qu’on me connaît à la ville…

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