Guirlande

C’est un de ces matins à marteau-piqueur. Ou plutôt à marteau tout court. Ca tape, ça gratte, ça perce, et ce depuis 8h. Et où je m’enrhume, fatalement, agonie annoncée. J’aimerai bien lever le poing vers le ciel en criant « pourquoi ? », mais je sens bien que ce serait avec une voix nasillarde, et que l’effet ne serait pas celui escompté. Alors, c’est le café, c’est la cigarette, et c’est une pause ici. Parce que je caresse l’espoir de m’allonger aussi au pied de votre sapin. Je n’ai pas de tenue de lutin sexy. Alors on va rester sobre. Métaphorique, du moins. Et écrire jusqu’à renverser la hotte. Tant pis pour le bordel.

De ma fenêtre, où je fume avec l’air pénétré des grands jours gris, je regarde la longue file d’attente devant la boulangerie, rue du Poteau. Un vieux bedonnant y attend son tour, se trouvant, joie de la perspective, dans l’alignement du sapin. Une ampoule rougeoyante se trouve donc à clignoter au bout de son nez, le faisant passer pour un Rodolphe échoué. J’attends juste de la magie de Noël qu’elle se montre un minimum rigolote. Elle ne pourra pas faire beaucoup mieux. Je n’ai guère de vœux, n’ai pas fait de liste. Je ne saurais même pas à qui l’adresser.

Est-il encore quiconque pour s’émerveiller de Noël ? Les enfants, une fois reçu leur jeu vidéo, exprimeront une joie timide avant d’aller se réfugier derrière leur écran. Les adultes, eux, dineront dans une bonne humeur forcée, laissant peser leur regard de loin en loin sur les chaises vides. Les couverts qu’on ne dresse plus à mesure que les années nous imposent leur cruauté. Une tablée où pèsent avant tout les absences. Noël comme un impitoyable pense-bête.

Garçonnet, il va de soi que je croyais au Père Noël. Il me gâtait outrageusement chaque année, et même moi je trouvais bien vite que c’était trop. Les psys de service vont accourir pour préciser qu’il s’agissait probablement d’une façon de compenser quelque chose, et je vais couper court au débat en leur donnant raison. Toujours est-il que je croyais, alors que j’étais très conscient des incohérences, de ce qui n’allait pas. Je croyais, je pense, parce que je me disais que ça ferait plaisir à ma mère. Même quand j’ai fini par apprendre qu’il n’existait pas, j’ai quand même joué le jeu un Noël de plus, pour ne décevoir personne. Y . était très fière de ne jamais avoir laissé son fils croire au Père Noël. Je pense que c’est un tort. Croire au Père Noël a un double avantage. D’une part, il apprend aux enfants qu’ils ont le droit d’être émerveillés. Sait-on jamais, peut-être auront-ils d’autres occasions en vieillissant, il serait triste qu’ils boudent leur plaisir. D’autre part, c’est une expérience de trahison fondatrice dans une construction. A l’inverse, je trouve beaucoup plus vicieux de dire aux enfants que le Père Noël n’existe pas. Ça revient à leur faire croire que leurs parents ne leur mentiront jamais. Enfin je dis ça, mais je n’ai pas d’enfants. C’est votre problème, pas le mien.

Plus tard, c’est devenu économiquement plus compliqué pour à peu près tout le monde dans la famille. C’en était donc fini des cadeaux entre adultes. Seuls les enfants continuaient d’être gavés de présents. Je me suis donc senti soulagé quand j’ai à mon tour été considéré comme un adulte. J’étais alors dégagé de cette responsabilité. Le fait est que je n’aime pas faire de cadeaux, lors de cette foire du 25 décembre. C’est bien assez compliqué pour les anniversaires. Et je préfère encore faire des cadeaux par surprise, sans raison. Pire, j’aime encore moins recevoir des cadeaux. Ce n’est déjà pas simple avec les compliments, mais au moins je peux essayer de les prendre comme si on me parlait d’une autre personne. Pas moyen de faire de même avec les cadeaux. Je me retrouve embarrassé, seul et démuni. Avec L., on faisait un peu vivre la tradition, néanmoins. Et j’ai toujours aimé chercher à lui faire plaisir. L’année dernière, peu avant notre fin, elle m’a offert l’intégrale de The Leftovers en DVD. Je comptais me l’offrir en Blu-ray, comme un parvenu, mais j’étais heureux qu’elle me devance, une bulle de bonheur dans une période amère. J’avais déjà vu les deux premières saisons, que j’avais trouvées fabuleuses. Et je comptais donc me les refaire avant de poursuivre avec la troisième. Les événements ont fait que c’est devenu compliqué. Mieux : je me suis finalement décidé à les regarder avec Irène. Qui est donc partie après cinq épisodes.  J’ai une sorte de don, pour ça. On verra bien quand j’aurai le courage de tout reprendre une nouvelle fois.

Ces jours-ci, une amie m’envoie quotidiennement des SMS, qui semblent tirés au hasard dans un chapeau rempli de phrases  sans liens entre elles. Un de ces messages les plus sensés me rappelait néanmoins de songer à préparer mes cadeaux. Ce qui m’a laissé dans un premier temps perplexe, avant que je ne me sente franchement mélancolique. Ça me fait bizarre, en fait, de n’avoir personne à qui faire de cadeau cette année. Ni d’en attendre en retour. Tout pas en avant me semblerait malvenu. Déjà, pour l’anniversaire de L., le fait que je lui fasse un cadeau nous a laissé mal à l’aise. L’exercice était compliqué. Ce n’était plus vraiment mon rôle, et difficile en même temps de faire comme si nous n’avions pas de vécu commun. Alors pour Noël, j’ai l’impression de n’être simplement pas à ma place. Et je me retrouve à trépigner chez moi. A chanter par-dessus la musique, pour briser le silence, entendre ma voix (Katia s’était étonnée que je ne chante pas quand je suis chez moi… Je me suis dit qu’elle avait raison, du coup je braille harmonieusement tout au long de ma playlist. Pas étonnant que les voisins me punissent en travaux matinaux). Peut-être changerai-je d’avis à mon retour à Paris.

Car ce soir, je vais me rendre en banlieue, rejoindre ma famille pour le réveillon. L’occasion de m’enquérir de la santé du père. Ça fait un an et demi qu’il est malade. Au début, je suis resté de marbre, jusqu’à ce que je craque dans les bras de L., lors d’une soirée. Je le voyais déjà parti, et ça débordait toute ma capacité d’encaissement. Résultat, il est toujours là. Des hauts et des bas, bien sûr. De quoi se demander quelle part est uniquement due à son traitement et disparaitra à terme. Et quelle part revient à un brusque affaiblissement du corps. C’est une épreuve que d’assister à son propre déclin. C’est donc le moral qui est le plus affecté. Pour ma part, je me tiens à distance. Je n’ai plus beaucoup de réserves. Et le réconfort resterait moindre de toute façon, son ouïe délabrée rendant problématique la moindre discussion. N’en demeure pas moins que les hommes, par chez nous, font preuve d’une endurance peu commune. Disproportionnée par rapport à notre participation au monde, me concernant, mais n’empêche.

Ce sera aussi l’occasion d’entendre ma mère me dire une nouvelle fois que de toute façon, on finira par se retrouver avec L. C’est sa lubie en ce moment. Je la soupçonne d’entretenir ce décalage permanent. Elle ne prête que peu d’intérêt, et encore moins d’affection, aux femmes avec qui je vis. Jusqu’à ce qu’elles partent. Ainsi elle me demandait régulièrement des nouvelles de Y. quand j’étais avec L. Et pareil aujourd’hui. Au moins Irène n’aura pas eu l’honneur d’exister à ses yeux. Elle n’en a pas eu le temps, à vrai dire : je n’ai fait part de son existence à ma mère qu’une semaine avant notre séparation. Je suis assez fortiche en timing. Qui plus est, j’ai l’impression que mes proches ressentent une animosité par défaut à son égard. Parce qu’ils la perçoivent comme compliquée (c’est ce que je me borne à dire à son sujet, en même temps). Et surtout parce qu’ils ont l’impression qu’elle m’a fait mal. C’est  profondément injuste, mais je n’ai pas le courage d’expliquer. Bref… Ma mère n’est pas la seule à prédire nos retrouvailles avec L. C’est un sport en ce moment : à chacune des dernières soirées auxquelles je me suis rendu, on me demandait de ses nouvelles. Quand on ne me disait pas carrément toujours attendre qu’on se remette ensemble. Sans doute parce que la Terrible Nuit a cristallisé quelque chose dans l’imaginaire des gens. Comme dans le nôtre. Je ne réponds rien. Que dire ? Comment pourrais-je simplement répondre que ce ne sont pas les épreuves qui nous ont séparés, mais le fait qu’elle s’ennuyait à mourir avec moi, que j’occupe tout mon talent à me faire désaimer par les femmes qui ont eu l’impression que j’étais un garçon qui en valait la peine ?

Je ne jetterai aucune pierre. Le fait est que j’ai moi-même trouvé ça compliqué, ces derniers jours. La semaine commençait pourtant bien. J’étais enfin au chômage. Ah oui, j’ai omis de dire que j’avais signé une rupture conventionnelle avec mon employeur. Je ne l’ai jamais vraiment évoqué, mais malgré les frustrations et découragements dus à mon travail, j’ai toujours été soutenu par un patron exemplaire. Très humain et compréhensif. Qui m’a foutu une paix royale cette année, m’encourageant même à prendre le temps dont j’avais besoin. Et qui a donc été ravi de voir que j’avais un nouveau projet, et a fait en sorte qu’on se quitte bons amis. Je ne saurais trop l’en remercier. Mais mercredi, j’ai dû me rendre à une expertise psychiatrique. Comme il y a six mois. J’en suis sorti en me demandant quoi en penser. Plus la journée avançait, plus j’étais perplexe. Jusqu’à ce que je me rende chez L. pour un café. Faut dire qu’elle n’a pas été longue à me demander comment ça se passait avec Irène, vu que le taux d’alcoolémie lors de nos dernières discussions faisait qu’elle oubliait systématiquement que c’était fini. A moins qu’elle s’en foute carrément, ce qui pourrait se comprendre. Puis elle m’a parlé du garçon qu’elle voit aujourd’hui. Autant ces derniers temps, j’acceptais bien cette situation, autant ce soir-là je me suis senti comme un amoureux éconduit. Une amertume à m’en pourrir le cœur. C’est très inapproprié, de le prendre ainsi. Mais la fatigue aidant, ça a été une véritable souffrance. Ça se passe probablement un peu mieux avec Irène. Disons qu’elle me donne vraiment des nouvelles essentiellement quand ça ne va pas. Ce n’est pas déconnant, à vrai dire. Je ne saurais à présent être celui par qui la joie arrive. Ce serait un peu trouble, je présume. Alors que je peux faire de mon mieux quand elle a besoin d’une épaule. Ainsi, elle est passée un soir, parce qu’elle n’arrivait pas à travailler sur un rapport, qu’elle était prête à abandonner. Un petit miracle de Noël. Le simple fait d’être là, mon soutien, ont fait qu’elle a pu mener son devoir à terme. Et donc réussir son évaluation. La première fois depuis longtemps que je me sens réellement utile à quelque chose. Je vois bien qu’elle a également besoin de mon support pour d’autres douleurs, plus intimes. Mais ça viendra en son temps. Reste qu’une fois les cafés pris, les soins prodigués, je me retrouve à nouveau seul. Pas grand-chose que je puisse y faire. Hormis vider quelques verres là où je suis à peu près le bienvenu.

La magie de Noël, c’est aussi cette atmosphère souriante et hors du temps que l’on trouve dans ces lieux qui y sont dédiés. Des villes entières, parfois. Dans les rues desquelles on se plait à cheminer en famille. A guetter les étoiles dans les yeux des enfants. Baignant dans la douce chaleur réconfortante du moment partagé. Sauf si l’impossible survient. Qu’on se retourne pour se retrouver nez-à-nez avec le canon d’une arme. Qui sera la dernière image qu’on imprimera de ce monde. Le soir où l’horreur s’est abattue sur Strasbourg, je dinais avec un ami. On en était juste à l’apéro quand il a appris que le père de sa belle-sœur venait de mourir de maladie. Ce qui colorait étrangement la soirée. Après son départ, je prenais un verre au Point Bar quand j’ai appris pour Strasbourg. Mon sang s’est glacé, littéralement. Je ne voulais pas en savoir plus. Juste me contenter des messages de soutiens sur Facebook. Plus tard, j’apprendrai qu’un ami, également concerné par la Terrible Nuit, était tétanisé chez lui : la fusillade avait eu lieu dans sa rue. Malédiction, cas pratique… Le lundi suivant, j’ai décidé de consacrer une partie de mon cours à ces événements. J’anime une fois par semaine un atelier sociolinguistique à destination de migrants. Il était difficile d’aborder le sujet, d’autant que personne là-bas ne connaît mon histoire. Mais je voulais évoquer avec eux ces cinq morts. Dire d’où ils venaient. Qui ils étaient. L’audience, restreinte, était composée d’un petit bout de monde. Sri-Lanka. Congo. Tunisie. Chine. Je voulais leur expliquer que les victimes aussi venaient de partout. Etaient de religions différentes. Ne pas m’appesantir sur leur bourreau. Mais juste profiter du fait qu’en France, on peut évoquer longuement les victimes. Dire qui elles étaient. Rappeler autant que possible ce qui a été soustrait au monde.

C’est donc une odeur âcre qui planera sur ce Noël. Je vais néanmoins me préparer. Charger ma sacoche. Faire mon aller-retour, une nuit ou deux. Juste s’armer un peu pour ces derniers jours de l’année. Et l’épreuve qui m’y attend. Je me joyeunoëliserais volontiers, mais par manque de conviction, je me contenterai d’un « bon courage ». Je vous en souhaite autant.

 

Oh when I was a kid, oh, how magic it seemed
Oh, please let me sleep, it’s Christmas time

 

5 commentaires sur “Guirlande

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