Coworking

C’est un nouveau protagoniste, monolithique, qui a fait son apparition dans mon panorama, depuis le début de l’année. J’imagine qu’il restait de la place pour un tel invité, ou du moins, je lui en fais un minimum, bon gré mal gré. Il ne sera guère utile de lui trouver un surnom, tant son évocation dit déjà beaucoup : Pole Emploi, au magnétisme prompt à affoler toute boussole. L’agence du boulevard Ney, un grand bâtiment sentant le neuf à deux pas de la Porte de la Chapelle, a néanmoins son entrée située en contrebas d’un pont. Autant dire que lorsque je m’y suis rendu la première fois, j’ai repensé à mes appréhensions d’adolescent anxieux. « Tu finiras sous un pont ». Je n’en suis certes pas à réaliser la prophétie, mais je ne peux que constater que je m’en rapproche dangereusement, de fait.

C’est nécessairement une étrange relation qui nous lie. Toute en non-dits. Je suis son boulet, il est ma contrainte. On sait que l’on joue un jeu de dupes, où je n’attends rien d’autre de lui qu’il me permette de tenir pendant l’orage, et où je suis prêt à me montrer conciliant et remplir sans enthousiasme ni animosité les quelques devoirs qu’il m’impose. Ce sont les règles, nous le savons tous les deux. Comme se défier à « ni oui ni non », mais dont le tabou éliminatoire serait remplacé par « j’en ai rien à secouer » et « ça me va bien de compter les heures sur mon balcon ». Ce serait vraiment idiot que ça sorte tout seul. Il n’y a pas de raison : j’ai toujours été doué pour composer avec les contraintes.

Lors de ma première visite, passé le vaste hall d’accueil, j’ai été amusé de constater que l’enchevêtrement des bureaux et couloirs était proprement labyrinthique. Un sens inné de la métaphore, vraiment. Je suis assez content de ne pas accorder d’importance vitale à notre relation, parce qu’il n’en faudrait pas plus sinon pour faire naître une angoisse accablante. « Oh làlà, mon bon monsieur, mais ce n’est pas porteur du tout comme secteur ». C’est tout de même terrible. Je ne suis là que parce que je joue le jeu, je n’espère rien, je fais juste preuve d’autant de bonne volonté que possible, et malgré tout, il ne faut pas plus de deux minutes pour qu’on fasse surgir en moi un agacement féroce. Je prends sur moi, comme toujours, mais il faut bien saluer le tour de force. Je ne suis venu que pour finaliser mon inscription, bien loin de rencontrer un conseiller, et déjà tombe le couperet du « pas porteur ». J’ai l’impression que j’aurais pu évoquer n’importe quel projet, la sanction aurait été la même. Je réponds néanmoins, concède, opine, mais il n’est pas exclu qu’il soit visible que ma mâchoire est anormalement serrée. Ce n’est pas anodin, qu’on puisse éroder ma patience si rapidement. C’est que jusqu’ici, j’ai toujours considéré que c’était la principale qualité que j’avais à vendre à mes employeurs et clients. Un peu décevant de me voir me crisper pour si peu. Surtout que je ne compte même pas sur mon nouvel ami pour financer mon projet de formation. J’attends simplement de lui qu’il ne soit pas une entrave. Le reste, c’est mon problème.

Alors je rejoins Pole Emploi dans sa temporalité. Son rythme surréaliste. Celui du marbre. Et pas un marbre excité, hein. Un temps hors du temps. Un peu le mien habituellement, mais qui semble décalé dans des situations de dépendance. Pas de rendez-vous de premier contact avant la mi-mars. J’ai beau ne jamais être pressé, attendre reviendrait à renoncer à mon plan actuel. Alors je m’agite un peu, fais jouer les ressorts dont je dispose. J’aurai finalement mon rencard dans deux jours. Je suis assez impatient qu’on me dise que tout ça n’est « pas porteur », pourvu qu’on ne se mette pas sur ma route. Je dois toutefois admettre que ça ne m’importe pas réellement. Ce qui comptait pour moi est déjà fait. J’ai opéré mon virage, j’ai quitté mon carcan. Peu importe si dans un an je serai prof, psy ou administrerai des massages intimes à des bourgeoises désœuvrées. Ça me laisse d’ailleurs perplexe, ces temps-ci, quand on se réjouit de tous mes projets. Le règne de l’incompréhension. Rien que le terme de projet me hérisse le poil outre mesure. Ce qui n’a pas changé, et tend même à être de plus en plus vrai, est que je me fous totalement de ce que je fais, prévois, réussis. C’est juste pour meubler et qu’on arrête de m’emmerder avec les « alors quoi de neuf ces temps-ci ? ». J’estime même que je mériterais d’être rémunéré pour daigner rester des vôtres encore quelques années. Vous ne déméritez pas en tant que collègues, hein, mais bon sang ce que le boulot de vivre peut être pénible au quotidien.

Je ne reste pas inactif, cependant. Je fais mes trucs, jour après jour. C’est juste que ça ne me rapporte rien. Si ce n’est un soulagement passager. Ce sont bien évidemment ces lignes qui m’accaparent, essentiellement. Depuis le début du mois, ça occupe même tout mon temps. Quand je ne suis pas ivre mort, cela va de soi. Ce qui me laisse quand même quelques heures en journée. J’ai entrepris de tout reprendre depuis le début. Corriger, amender, retravailler. Ce n’est pas tant de travail que ça, mais il s’avère que c’est éprouvant. Ça me fait réaliser à quel point vous avez eu du courage, jusqu’à présent. Et remue immanquablement un matériau sensible pour moi. Et je suis interloqué de trouver dans des billets écrits il y a des mois les réponses à des problématiques qui peuvent me torturer aujourd’hui. Je continue de ne pas croire en ce projet, mais je m’y emploi parce que j’ai dit que je le ferai. Et je crois qu’il sera, quoi que j’en dise, important pour moi de le voir matérialisé, devenir objet. Retrouver une forme de sérénité dans la valeur testamentaire de la chose. Quoi qu’il advienne, je subsisterai alors. Même s’il n’y a rien de simple à léguer de son vivant.

Travailler donc. Tous les après-midis. Je pourrais rejoindre un espace de coworking à cet effet. Ils pullulent à Paris. Mais je les trouve mal nommés. Aucun lien n’y naît, les travailleurs se juxtaposent juste les uns aux autres. Et que penser d’endroits qui vous promettent d’être vache ou roi ? Étonnante image du monde du travail, même si elle ne manque pas d’acuité. J’ai déjà opté, pour ma part, et je serai courant d’air. Ce que pour un même résultat je peux faire à la Barenthèse. L’endroit s’y prête, et se montre surprenant en journée, avec sa batterie de laptops relevés sur les tables, chacun perdu dans son ouvrage (bien souvent précisément la recherche d’emploi). Cette productivité éparpillée conjuguée à la vie de bar laisse sa place aux fulgurances. Laisser infuser, reposer, colorer. Il n’y a rien d’accablant ici. Ça peut sembler paradoxal, peu prompt à la concentration. Mais pour moi, l’atout est considérable. Il me permet les chemins de traverse, m’empêche de me complaire. De même, en fin de journée, continuer encore une heure de plus alors que la bière a remplacé les cafés. Je peux bien risquer de dévier de mon sentier. C’est sans doute ce qui peut m’arriver de mieux aujourd’hui.

Si je travaille chez moi, seule la musique pourrait teinter l’écriture. Tant de morceaux aléatoires comme autant de madeleines, savamment cultivées au fil de mes peines et instants de grâce. Le sillon des larmes, le rythme des étreintes, invariablement rendus amers par le sel de la perte. Ça fonctionne, bien sûr, mais ça ne favorise guère la légèreté, la pointe d’humour fugace. Ces temps-ci, la question ne se pose pas vraiment. Installé à mon bureau, je serais à coup sûr assailli par une boule de poils noirs qui investirait avec autorité mes genoux, réquisitionnant mes pensées, et au moins une de mes mains.

J’ai accepté de garder le chat quelques jours pour permettre à sa maîtresse de quitter Paris le cœur léger, le temps de remplir de lointaines obligations familiales, à une éternité d’ici. Lui permettre simplement d’échapper un temps à l’appel constant de la fièvre urbaine. Je sais que cela lui crevait le cœur de l’abandonner, même pour une petite décade. Et lui, inépuisable réserve de tendresse, me colle à la moindre occasion, cherchant mon contact et mon attention. Mais je ne me laisse pas berner. Je sais qu’il serait tentant de voir de l’amour dans ces démonstrations d’affection. Alors que c’est juste qu’il a besoin de moi. En cela, je comprends sa maîtresse : nous sommes tous les deux loin de notre chat. De même, je vois bien quand il est saisi d’inquiétude, même des jours après son départ, comme une peur de ne plus la revoir. Et c’est lui que je comprends alors : nous avons tous les deux perdu notre maîtresse.

Je vois bien qu’elle a le sentiment de me faire un cadeau en me permettant de garder son adoré, alors que je suis simplement content de pouvoir la dépanner. Ce n’est pas un cadeau. C’est un nœud au mouchoir sur pattes. Le constant rappel de ce qui n’est plus là, de ce qui me manque, à qui je ne manque pas. Elle a d’ailleurs eu l’indélicatesse de me le signifier avant de partir. Je ne lui manquerai pas. C’est sans doute une susceptibilité malvenue de ma part, vu que je ne me faisais aucune illusion à ce sujet. Au-delà de tout sentiment, c’est le corollaire, quand votre temps ne vaut rien : vous êtes disponible, et ne manquez jamais.  J’aurais néanmoins apprécié qu’elle ne se sente pas obligée d’appuyer lourdement sur la plaie. Mais je suis de ces hommes qui ne savent pas garder rancœur. Parce que si on me prive aussi de ça, de cette unilatéralité vaguement pathétique, il ne me reste rien. Et je ne sais oublier que je suis en même temps heureux de la voir grandir, évoluer, vaincre. Même si c’est douloureux.

Alors le chat me squatte allègrement. Je balance sa balle à travers l’appartement, qu’il puisse me la ramener, comme un chiot. Parfois, il est calé dans mes bras, et je me retrouve à lui chanter des chansons. Des chansons, putain… Sans aucune chance de conclure. En tout cas pas de façon saine. Il sait aussi faire resurgir tout ce qui est caché. Les amis de passage me disent toujours que c’est bien rangé, chez moi. Étonnamment propre, pour un appart d’homme seul. Et ce relou fonce sous le lit, sous le canapé, et ramène des moutons de poussière partout. Assez symptomatique de ma vie, je le sais bien. Je ne sais même pas vraiment me mettre en colère quand il bondit comme un prédateur sur mon entrejambe à 4h du matin. Pas sûr que mon cœur survive à la semaine, par contre. Mais je crois que le principal constat d’échec, c’est quand je lui parle. Je m’adresse spontanément à lui comme s’il pouvait m’obéir, me répondre. J’impose, je questionne, je divague. Et lui, il reste un putain de chat. Imperturbable. J’étais émasculé, me voici grabataire.

C’est tout l’objet de mon travail du moment, alors je m’en rends bien compte. Il en va de même ici, n’est-ce pas ? Je déverse, sans contrepartie. Ça devient de plus en plus compliqué. Je crains l’écrit performatif. C’est déjà arrivé, y compris volontairement. L’incidence sur le réel. On m’a déjà dit que ce n’était plus la peine de me demander comment ça allait, que j’avais tué ce jeu-là. C’est même pire que ça. J’ai tué le dialogue, la discussion. Il n’y a plus besoin de s’exprimer si on sait déjà tout ce qui peut me hanter. Je vois bien les éloignements, dès lors. Et mon propre isolement qui se consolide. Ainsi, ces derniers temps, sauf impératif, je ne vois plus que ceux qui manifestent l’envie de me voir. Autant dire que ça me laisse pas mal de temps libre. Il n’y a guère que Pagaille pour m’extirper de cette spirale, plus souvent qu’à son tour. Ce que je peux vivre le sourire aux lèvres. Car je sens que ça correspond à un besoin mutuel, dépourvu de toute condescendance. Il faudra bien que je mette un terme à ces écrits, à un moment, si je veux laisser une chance à la vie de reprendre son cours. Même si tout cela m’a sans doute déjà coûté l’essentiel. Gageons que d’ici là, vous saurez peut-être rester mes chats attentifs. Mais toute illusion dissipée, sans besoin. Ni amour.

 

Small things like reasons are put in a jar
Whatever happened to wishes wished upon a star?
Was it just something that I made up for fun?
I saw you, I saw you comin’ back to me

8 commentaires sur “Coworking

  1. Comme évoqué ci-dessus, j’arrive au terme du travail sur les précédents posts. Vous pouvez vous attendre à ce que dans les jours qui viennent, je mette à jour tous les textes de Novembreries. Des corrections mineures dans l’ensemble, sauf deux ou trois exceptions. Au moins vous êtes prévenus.

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  2. Quoi dire? Que moi aussi j’ai décidé de tout relire sur mon blog et dans mes carnets (et j’écris depuis une sizaine d’années..), que je sais que je le fairai parce que j’ai dit que je l’aurais fait. Sinon, en mode chat attentif, qu’est-ce que un marbre excité? Le français n’est pas ma langue maternelle, et je n’y arrive pas.. Merci

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    1. Le marbre excité, ça n’existe simplement pas. C’était juste pour insister sur le fait que c’est un temps où rien ne semble bouger ou avancer. Et parce que je trouvais l’oxymore rigolote. Mais je te remercie d’autant plus pour l’effort. J’ai essayé de te lire, mais je ne parle pas italien et le traducteur automatique ne te rend vraiment pas justice. Quoi qu’il en soit, n’hésite pas si tu as des questions, c’est toujours un plaisir 🙂

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      1. Voilà merci. J’imaginais. Mais j’avais peur qu’un autre sens métaphorique possible m’échappe. Quant à moi, merci pour avoir essayé, mais je fais exprès d’écrire des choses que google traducteur ne pourra jamais comprendre! (c’est pas vrai, mais je me rends compte que la construction de mes phrases et de mes paragraphes ne doit pas être si claire à un robot!)

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