Solide

D’aussi loin que je me souvienne, l’adolescence pour moi était un âge de crainte de la responsabilité. Vis-à-vis d’autrui. Le sentiment que, même sans le vouloir, je risquais de toujours faire souffrir. J’avais théorisé une solution à cela, que j’appelais l’ « interactivité zéro ». Être à ce point inconséquent dans la vie des autres que je ne risquais en aucun cas de leur faire du mal, ou de les pénaliser de quelque façon ce que ce soit. Bien sûr, c’était assez faible comme raisonnement : ne pas choisir est déjà un choix, ne pas agir peut tout aussi bien être décisif. C’est en tout cas à cet âge, vers mes grunges quinze ans, que s’est vraiment développé cette tendance à l’effacement.

C’est amusant car je suis récemment retombé sur une très courte nouvelle écrite le jour de mes 26 ans. Elle était inspirée par une phrase du Moins que Zéro de Brett Easton Ellis, « on peut disparaître ici ». On y suivait les pas d’un jeune homme qui s’effaçait tellement qu’on n’était plus bien sûr qu’il soit encore réellement physiquement présent, comme s’il devenait un fantôme. Ce qui m’interpelle aujourd’hui à plus d’un titre. J’ai souvent repensé à cette nouvelle en m’imaginant qu’elle était le signe d’un certain talent de ma part (oui, je suis très suffisant quand je veux…). Après relecture, il s’avère qu’il n’y a guère de talent en l’occurrence. Tout au plus, ça témoignait du fait qu’écrire est de longue date un moyen d’expression privilégié pour moi. Rien de plus glorieux que ça. Mais l’autre curiosité est que je me sens aujourd’hui comme ce personnage, à m’évaporer contre mon gré. De façon concrète, je veux dire : les gens semblent complètement m’ignorer dans la rue. Ils sont prêts à me rentrer dedans littéralement sur les trottoirs. Ou bien, dans le métro, peuvent se tenir juste devant moi, à quelques centimètres à peine, pour regarder un plan, alors qu’il n’y a personne autour de nous. Comme si je n’étais purement et simplement pas là. C’est très déstabilisant, à vrai dire, d’être à ce point ignoré, et de vivre ce qu’on avait imaginé quinze ans plus tôt.

N’allez pas croire que je me fantômatise exagérément. Ce phénomène a beau être troublant, je ne cesse pas réellement d’exister. Mais l’ironie de la situation ne m’échappe pas : c’est L. qui s’en va, mais c’est moi qui disparais. C’est ce qui m’a prosaïquement éclaté à la figure la dernière fois que je suis allé chez L. (on se voit encore assez souvent), et que j’ai constaté que toute photo de moi avait disparu. Oh il n’y en a jamais eu beaucoup, probablement juste une série de photomatons noir et blanc, prise à Florence. On a sa fierté, quoi qu’on en dise. Alors ça ébranle, même si c’est la marche normale des choses (que je ne suis donc pas…).

La vérité est que j’ai peur de disparaître. Plutôt, j’ai peur de disparaître et d’en avoir conscience. M’évanouir de la sorte me renvoie à cette terrible nuit, où j’ai quitté notre cachette de fortune, où j’ai escaladé la barrière les mains en l’air, comme si je rejaillissais à la vie. Ça me rappelle avec violence qu’une part de moi y est finalement restée. Même à retardement.

C’est ainsi que je me retrouve à être plus sociable que jamais. Connaissez mon nom. Souriez, parlez, ayez envie de me revoir. Tout pour que je sache que je suis encore là, solide, tangible. Ajoutez-moi en ami sur Facebook. Et moi, moi, je posterai. Tous les jours. Plusieurs fois par jour, même. Des trucs drôles, des photos, de la musique. Et vous commenterez, vous likerez : dites-moi que je suis encore là. Et malgré ça, je posterai encore des trucs ici, parce qu’il reste possible que vous me lisiez. Et que je sente le dur et le fluide. Ce sont les témoins qui me rendent vie, au final. Ce sont les témoins qui sauront attester que je me suis produit, que je suis arrivé. Et que L. en était, et qu’elle était primordiale.

Et leurs sourires bienveillants auront la grâce de ne pas me demander de tourner la page, de passer à autre chose. Aucune page. Et peu importe quelle autre chose. Parce que je suis solide, malgré les apparences. Je suis tangible. Et dès lors vous pouvez croire en moi, car vous m’aurez vu, et vous m’aurez même peut être lu. Alors, et alors seulement, vous pourrez enfin me bousculer, en connaissance de cause.

 

I am alone now
I am beyond recriminations
Curtains are shut
The furniture is gone
I’m transforming
I’m vibrating
I’m glowing
I’m flying
Look at me now

 

2 commentaires sur “Solide

  1. A moins d’être connu ou d’avoir un look particulier , personne ne remarque personne dans les lieux publics mais si je comprends bien, pour toi cela va au delà? Mais je connais beaucoup de gens qui adorent se mettre à une table et regarder défiler les gens et leur imaginer une vie…
    je remarque des fois à quel point les gens ont l’air satisfait d’interagir même pour demander/montrer son chemin.
    Et du coup je pense à cette terrible nuit où je ne sais pas à quel point vous étiez transparents les uns pour les autres, quelle était l’étendue de la bulle de survie?

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