Mélopée

J’ai rendu visite à mon médecin hier. Elle m’a répété qu’il était peut-être temps de « tourner la page ». Elle s’est aussi étonnée de voir que lors de la terrible nuit, certains se sont enfui à toutes jambes. Elle est coutumière du fait. Elle m’avait déjà fait de spectaculaires commentaires sur ma relation avec L. Paradoxalement, sa constance dans la maladresse m’est touchante. Parce que teintée d’une réelle bienveillance. J’ai pris quelques instants pour lui parler de l’instinct primal de survie, de sidération, de stupéfaction. Dire qu’il n’y a pas de comportement type, et encore moins de honte.

Dimanche je suis allé voir un concert, du côté de Bastille. J’y ai retrouvé un compagnon de soirée, plusieurs fois croisé ces derniers mois, le plus souvent avec L. Une fois le groupe passé, on a pris le temps d’échanger un peu. A son tour, il s’est autorisé à me demander ce qui s’était passé durant la terrible nuit. Il n’avait jamais osé. A peine savait-il qu’on était concernés, mais pas à quel point. Je lui ai répondu sans rentrer dans les détails. Inutile. C’est alors qu’il m’a demandé si on n’envisageait toujours pas d’emménager ensemble, L. et moi. Pour le coup, j’ai été décontenancé. Déjà la veille, j’avais dû apprendre à de nombreuses personnes, plus ou moins frontalement, que nous étions séparés. Mais là je n’avais pas un instant imaginé qu’il puisse encore l’ignorer, des mois après la bataille. Je lui ai expliqué que c’étaient des choses qui arrivent, que ce n’était pas toujours facile, mais que tout allait s’arranger, qu’on restait proches.

Je sors d’une semaine de diète alcoolique. Rendue nécessaire parce que j’ai eu une phase un peu pénible, où je ne dormais quasiment plus, ressentais une angoisse permanente et compensais en buvant. Ça a fatalement débouché sur une nuit catastrophique. D’où pause. Je m’y suis engagé. De même que je me suis engagé à rencontrer quelqu’un en vue d’un « traitement » plus approprié. J’ai donc passé une semaine à ne quasiment plus sortir de chez moi. La bonne nouvelle est que je n’ai développé aucun signe de manque. Par contre j’ai drastiquement réduit ma vie sociale. Au point qu’à force de piétiner je me suis remis à fumer. Chaque taffe à un arrière-goût de haine de soi.  Il va être temps que je réarrête. Je chasse mon agacement en m’abrutissant à l’écoute du dernier Idles, Colossus. Une version de la colère.

Je me demande quand tout a commencé à vriller. Était-ce quand L. est partie ? Lors de la terrible nuit ? Quand j’ai commencé à la décevoir, bien avant cela ? Quand Frédéric est mort ? Ou encore ces années dans l’ombre de Y., avec qui j’ai vécu si longtemps ? Le jour où je l’ai giflée ? A moins que ce soit lorsque je me suis retrouvé sans emploi, mon frère tombant malade, vivant chez ma mère, coupé de mes amis, voyant toute idée de carrière s’évanouir ? Ou encore cette fois où, ado, j’ai passé la nuit à réconforter un ami qui voulait mettre fin à ses jours, avec succès pensais-je, et que le lendemain l’infirmière de l’école m’a appris qu’il avait été arrêté alors qu’il enjambait un pont pour se jeter dans l’Oise ? Je n’en ai pas la moindre idée. Pas sûr qu’il y ait même un fil conducteur. Ça a sans doute vrillé de multiples façons, en pointillés, sans aucune logique directrice. Et ça ne révèle pas grand-chose de moi ou de ma capacité à faire avec.

En allant prendre ma douche, je me suis arrêté un instant, nu et perplexe devant le miroir. L’impression qu’un trou noir intérieur aspirait mes contours. Même mon pénis semblait rétrécir. Un amenuisement insidieux, une perte de pouvoir. Au moins me suis-je reconnu. Ça n’a pas toujours été le cas. Les matins sont compliqués, en fait. Ces jours-ci, je me retrouve souvent à tendre le bras, dans le lit, la cherchant. Je ne suis pas fou, je sais que je ne la trouverai pas. Je serre juste un coussin de ma main, éprouver physiquement son absence. Ce matin, j’ai essayé de me réfugier dans ce que ma mémoire conservait précieusement de nos étreintes. Mais alors mes traits avaient été remplacés par ceux de l’autre, ou du suivant. Même mes souvenirs m’ont quitté. Alors que je doutais de la véracité même de la terrible nuit, voici que ces années avec L. disparaissent à leur tour. Elle me l’avait dit d’ailleurs : elle comprenait ce que je vivais parce qu’elle l’avait déjà vécu. Tout se vaut donc. Et la terrible nuit n’est réellement qu’une péripétie. Je n’arrive pourtant pas à envisager de regarder le documentaire qui vient de sortir sur ces événements. Pas sans elle. Qui n’a sans doute pas besoin de moi.

Je n’ai plus d’identité que dans l’instantanéité. Je ne reconnais plus rien de mon passé, et encore moins de ce qui approche. Je sais que c’est une période, juste une période, rien qu’une période. Je vois mes amis, mais avec de plus en plus de peine. Il m’est insupportable d’être l’objet de précautions. Je ne m’oublie qu’au contact d’inconnus. Pour qui L. n’a jamais existé. Pour qui la terrible nuit n’est qu’un conte lointain. Alors seulement je peux écouter et faire rire. Me faire draguer gauchement par de parfaites inconnues sans me méprendre un traître instant sur ma remplaçabilité. Une vague ivresse. Une photo dans les toilettes. Et juste quelques heures de gagnées. Demain matin, je tendrai de nouveau le bras dans mon lit.

Et répéter. Répéter d’ici là que tout ira bien. Mieux. A qui a besoin de l’entendre. A ma psy, alors que les larmes commençaient à déborder, j’ai fini par dire que ce n’est pas grave d’avoir des idées noires quand par ailleurs on est trouillard. C’est peut-être encore la façon la plus honnête pour moi de me montrer rassurant.

 

I hear you been out there looking for something to set on fire

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