Asynchrones

Je me voyais bien faire un pas de côté, explorer d’autres sujets. Pour la première fois depuis que j’ai ouvert boutique ici, plusieurs billets se présentaient à moi en même temps, autant de facettes à découvrir. Mais la réalité me tire encore et toujours par la manche. Et je ne dois pas oublier que, même si j’apprécie volontiers de faire le malin ici, le but initial était l’expulsion, l’exutoire, pour ne pas me laisser ronger. Même si je me retrouve aujourd’hui plus posé que j’ai pu l’être, ne serait-ce que ces dernières semaines, il reste peut-être important de crever l’abcès. Quitte à risquer d’ennuyer. Mais vous êtes patients, n’est-ce pas ? Et nécessairement suffisamment honnêtes pour me signaler si je m’enfermais. Ce serait chagrin. Je compte sur vous. Chacun sa part, hein ?

Il y a quelques jours de cela, concert encore. Nine Inch Nails. L’industrie colérique et noirâtre de Trent Reznor. Bien que ce groupe ait commencé à gronder sous ma tardive adolescence, je suis un peu passé à côté à l’époque. Ça ne pouvait pas encore me rencontrer, mon oreille n’était pas encore faite. C’est sur le tard, très récemment en fait (je vous laisse deviner sous l’égide de qui…), que je me suis réconcilié avec ce son ténébreux et intense. Sans creuser toutefois. Mais le concert à l’Olympia a été annoncé en début d’année, en pleine frénésie d’achat compulsif de places. J’ai donc machinalement sauté dessus, me délestant d’un rein et demi pour l’occasion. C’est d’ailleurs la première fois que je ne prenais pas deux tickets en même temps : un manque flagrant de reins a eu raison de mes velléités. Ces derniers temps, à la lueur des récentes évolutions de ma relation avec L., je commençais un peu à appréhender, néanmoins.  Parce qu’évidemment elle avait prévu de s’y rendre également, ainsi que nombre de nos amis. Je chassais ces mauvais pressentiments d’un geste agacé : bien qu’éloignée autant que possible ces derniers temps, elle ne serait pas du genre à y ramener l’autre, ou le suivant, sans m’en avertir au préalable. Non pas pour me laisser mon mot à dire, mais simplement pour que je puisse décider en mon âme et conscience de quoi faire dès lors. Définir ce qui serait le mieux pour moi.

Il va de soi que si je raconte ces atermoiements, c’est que j’ai eu l’heureuse surprise de l’y retrouver avec l’autre. Je dois confesser m’être senti pris au piège. Oh certes pas parce qu’ils se sont embrassés devant moi. J’ai une télévision, j’ai déjà vu que c’est le genre de choses que peuvent potentiellement faire les gens qui s’aiment. Ça n’a rien d’agréable vu d’ici, je mentirais en prétendant le contraire. Mais c’est aussi ça, l’ordre des choses. Je peux me considérer comme le perdant objectif de cette histoire, du moins quand le moral s’y prête, mais les gens ne s’embrassent pas aux dépends des autres, quel que soit leur passif. Non, cette impression de piège tient simplement au fait que je me sois retrouvé devant le fait accompli. A une heure où il compterait pour moi de reprendre mon histoire en main, L. me force à subir sans échappatoire. Je ne pense d’ailleurs pas que j’aurais revendu la place, si j’avais su. Je serais sans doute venu tout de même, mais avec la respiration apaisée de celui qui s’est préparé, et qui accepte de son propre gré ce qui serait prompt à le blesser. Neutraliser la morsure. Pisser dessus que rien ne s’infecte. Hey, fastoche de refaire le match une fois la pelouse désertée.

Alors la colère a enflé dans ma poitrine, bouchant mes oreilles, me faisant perdre le goût de ce qui m’environnait. Puis l’accablement, l’incapacité à tirer le moindre bénéfice. La simple amertume de constater que L. tient aujourd’hui à démolir ce que nous avions tout fait pour préserver. Un si immense gâchis. Oh je doute qu’elle le fasse à dessein. Simplement, renouer avec elle-même, sa féminité, sa vie d’avant, ça passe par une remise en cause de sa sclérosante bienveillance, un besoin impérieux de proclamer un égoïsme salvateur. Il est important dans un tel moment de savoir penser avant tout à soi. Les autres sont des entraves, et je ne suis pas dupe du fait que je représente sans doute la pire d’entre elles.

J’ai déjà évoqué cette évolution différée qu’on nous prédisait post-terrible nuit. Je réalise aujourd’hui que contrairement à ma crainte, ces trente derniers mois, nous étions finalement en phase dans nos réactions. Nous butions sur les mêmes rochers, même si nos ressentis demeuraient distincts. Mais c’est maintenant que le décalage est consommé. Je pense à vrai dire qu’elle ne voit pas cela ainsi. C’est pourtant bien ce qui se passe. C’est toujours le même processus, j’ai juste trébuché en route. Nous laissant dans une incompréhension mutuelle. Douloureuse bien sûr.

Ainsi la séparation advient. Des mois après son annonce. Je ne la souhaite nullement. Je sais qu’on devrait rester importants l’un pour l’autre. Mais je ne peux qu’encaisser. Même dans les yeux de nos amis communs, je vois à présent que je suis incongru. Je ne tarderai pas à devenir malvenu. Chacun sent intuitivement que, si elle comme moi demeurons appréciés, il faut progressivement choisir son camp. Les éloignements se font gênés, on commence à s’assurer par-ci par-là que ce ne serait pas un problème de nous avoir sous le même toit pour telle ou telle occasion. Ce n’est pas de gaieté de cœur, mais à vrai dire, j’abandonne la partie sans regrets. Renouer avec sa vie, c’est aussi savoir m’en effacer. Je n’ai dès lors pas de scrupules à larguer doucement les amarres. Et puis peut-être n’est-ce que temporaire après tout.

Pour autant, il ne faudrait pas croire que je signe là une replongée délectable en mer de désespoir. Je me trouve étonnamment prêt pour ces heures. La plupart du temps, c’est le calme qui règne en mon sein. Une disposition inédite à l’acceptation. Je suis certes toujours incapable de me positionner durablement quant à ces deux dernières années. Mais je trouve un refuge apaisant dans le moment. Peut-être est-ce dû au retour soudain du beau temps, après des mois de grisaille. Ou bien ma folie tabagique, ces heures dans les volutes sur le balcon. A moins que ce soit un regard de femme sur moi. Le retour petit à petit de l’envie de plaire, dont je n’ai jamais été vraiment familier. Et la surprise de me sentir à nouveau attiré. La délectation d’un sourire désarmant, clin d’œil complice. La tentation de faire rire à nouveau (je finirai bien par être rigolo ici aussi hein, ça va vous faire tout drôle). La simple affirmation que je suis debout là, tout de suite, envers et contre tous, et qu’il faudra bien que j’en fasse quelque chose.

 

When I look at myself I don’t see
The man I wanted to be
Somewhere along the line I slipped off track
I’m caught movin’ one step up and two steps back

Un commentaire sur “Asynchrones

  1. Ah « l’autre »…
    Je remonte le temps de mon histoire en te lisant et mesure le chemin parcouru, enfin plusieurs orbites, en fait , je repasse devant les mêmes planètes , ces sentiments liés à une séparation…mais à des distances et donc des effets variables avec le temps…

    J'aime

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