La Crampe

Sur la liste des micro-transgressions à moindres frais, il en est une qui sied parfaitement aux jeunes hommes (vous me pardonnerez bien un minimum de coquetterie) trop bien éduqués : le bain de minuit. Ça n’a rien d’incroyablement agréable, et encore moins de sexy, mais ça a le don de nous rappeler qu’on n’a pas de problème avec ça. On objectera à raison qu’on n’a plus guère de problème avec quoi que ce soit, sa quatrième coupe de Champagne à la main. Autant dire que le weekend dernier, à l’occasion du mariage champêtre d’amis d’enfance,   je n’ai pas eu à me faire prier pour me plonger, à la faveur d’une heure avancée, roupettes à l’air, dans l’eau tiède d’une piscine privée. Le calme de la nuit, la lueur des quelques photophores disposés de loin en loin, ont pu pendant quelques minutes me bercer d’une douce sérénité. Jusqu’à ce qu’une douleur aiguë me renvoie brutalement dans la réalité : une vilaine crampe me tordait littéralement les pieds. Je distinguais, perplexe, mon orteil dressé à près de 90 degrés. Impossible de le replier. La douleur n’étais pas si atroce, mais elle éveillait quelque chose d’oublié. Je réalisais progressivement que j’avais déjà souffert de cette crampe, mais dans un état de tension tel que je ne l’avais pour ainsi dire pas remarquée.

Lors de la Terrible Nuit, je suis resté ainsi sur la pointe des pieds, immobile, une barrière me sciant le dos, la poitrine pressée contre une poignée en métal, la tête contre le sein de L. J’ai enduré cette invraisemblable position pendant une heure environ. Ne me fiant qu’à mon ouïe. Perdu dans les ténèbres. Longues minutes à sentir son cerveau filer, quasiment en silence, murmurant le plus rarement possible, histoire de donner des signes de ma persistance. Un temps où les pensées fusent. Des pulsions de vie, des envies de mort, des peurs pour les autres. Je sais que les gens ne me croient pas quand je le dis, mais c’est pourtant vrai : c’est aussi dans cette improbable posture que j’ai pensé pour la première fois que le Front National et son cortège allaient grimper sur notre dos. Ça peut sembler incongru, mais c’est pourtant à ce moment désespéré que cette idée m’a assailli de toute sa violence. Violence parce que c’était l’incarnation même de la double peine : nous allions (ou pouvions… Difficile de faire la part des choses près de trois ans après) mourir, et ce que je rejetais le plus viscéralement allait prospérer sur nos corps fertiles.

Ce n’était pas anodin de penser à ça. Ça m’a d’ailleurs beaucoup trotté dans la tête les semaines et mois suivants, une fois apprivoisée notre survie. J’ai senti le glissement progressif des discours, des mesures d’exception. Des gages à donner pour contenter un pays abasourdi mais lentement grignoté par un esprit de vengeance. La déchéance de nationalité ? Un coup de poing dans l’estomac, tant je ne comprenais pas qu’on puisse ainsi lâcher le droit, et cacher ainsi sous le tapis le fait que les assaillants étaient aussi nos enfants. L’état d’urgence ? Je me souviens encore d’un ami et collègue marocain, terrifié à l’idée d’une dénonciation calomnieuse d’un éventuel voisin revanchard.

Je n’étais pas prêt à m’investir dans le débat politique et idéologique. J’approuvais ceux qui en avaient le cœur et la foi, mais je m’en savais incapable. Le conflit, la bagarre, je ne pouvais simplement pas. Oh oui, je suivais autant que possible quelques observateurs et analystes dont les enquêtes et synthèses éclairaient la situation, ses causes, son fonctionnement. David Thomson ou Abou Djaffar, par exemple. Ces lectures m’ont permis de forger ma vision de la menace du moment : groupes terroristes et mouvements nationalistes fonctionnent en miroir et se nourrissent l’un l’autre. Le parti d’extrême droite (ou son idéologie) gagne de nouveaux partisans à chaque attaque, l’idée cheminant que c’est tout un peuple, toute une religion, qui fait planer son ombre mortifère sur un présumé camp du bien. Et les tueurs d’en face ont pour objectif de forcer l’ensemble de leurs coreligionnaires à travers le monde à devoir choisir le seul camp qui leur restera ouvert. Ce simple objectif met à mal l’idée pourtant bienveillante selon laquelle le motif de cette « guerre » n’a rien de religieux. Si, ça l’est, même si les motifs religieux, à travers l’histoire, ont généralement caché d’autres intérêts. Ne me demandez pas lesquels, je ne suis pas géo-politologue. Mais c’est ce qui fait que ces meurtriers, si inconcevable que cela puisse paraître, ne  sont pas fous. Ils sont en guerre, unilatéralement, et voient en ce combat un chemin de rédemption (pour les premières lignes, du moins).

Ceci étant dit, reconnaître la réalité du caractère religieux de ces actes ne signifie pas que l’on se scinde des musulmans. En tout cas pas plus que de n’importe quel autre croyant. Imaginez quel pied de nez ça peut être pour quelqu’un comme moi (ou de ma génération au sens large) de se retrouver à devoir défendre une victime d’islamophobie. Je n’ai jamais été un bouffeur de curé, certes, mais je suis néanmoins un athée opiniâtre. Je n’aime pas la religion. Les religions. Je sais bien que même sans croire, j’ai été élevé dans un cadre qui, bon gré mal gré, m’a fait accepter que je le veuille ou non un minimum de valeurs chrétiennes. Mais je ne crois pas en Dieu, ni en une vie après la mort. Je respecte les croyants, ainsi que les lieux de culte. Je peux même apprécier ça, en fait. Mais je ne veux plus en entendre parler sitôt dans la rue. Je peux discuter du sujet sans malveillance, mais pas accepter de prêche ou de réprimande. Je veux pouvoir m’en moquer, parce que ceux qui me connaissent savent par ailleurs que je n’insulterai pas. Nous pensions tellement en avoir fini depuis des dizaines d’années avec les culs bénis, qui ne représentaient plus en France qu’une minorité plus ou moins rétrograde. A quel cruel revirement assiste-t-on aujourd’hui.

Le pire est que le plan de nos assassins fonctionne à merveille, le temps aidant. L’usure opère. Les communautés se resserrent, s’invectivent, usent de leurs moyens de pressions. Peur et haine se frayent leur chemin. Même les victimes de ces attaques s’entendent dire aujourd’hui, quand elles appellent à la raison et à la modération, qu’elles auraient dû crever, qu’elles ne sont que des traîtres et des mauviettes. Ah ça, la bienveillance à notre égard a bel et bien disparu, du moins chez tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ne pensent que choc de civilisations, grand remplacement, invasions barbares et résistance héroïque.

Alors j’ai l’impression de regarder le monde tomber. S’effondrer. Sombrer dans la piscine. Perclus de crampes. Me demander si la vraie malédiction n’est pas finalement de n’être sorti des décombres que pour assister à ça. Quelle amertume… L’humanisme semble à présent dérisoire, passé de mode, une anomalie de notre ère. Ne nous reste dès lors que la triste condamnation à juste contempler, sans plus aucun poids. Redoutant d’être un jour happés nous-mêmes.

Car je ne suis pas au-dessus de ça. Moi aussi, je sens quelque chose d’ébranlé, une appréhension nouvelle de l’autre, du pas comme moi.  Je ressens aussi un malaise quand je vois une femme intégralement voilée (je ne parle pas du simple foulard, qui m’indiffère, je suis assez vieux pour avoir connu les grand-mères à fichus). Je me crispe lorsque je ne peux voir les traits de quelqu’un qui porte un casque, une cagoule, une écharpe relevée, une capuche tombante. Je ne sais soutenir les regards tintés d’arrogance et de provocation de groupes de loulous des quartiers. Je sais que certains de mes semblables trouvent parfois dans leurs rêves des symboles issus d’un racisme primaire. Et sans doute en est-il de même pour moi, bien que ma mémoire semble me préserver de ce goût amer. Mais nous ne sommes pas désarmés alors. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour en appeler à notre raison. Ne rien céder sur ce terrain-là, même quand notre impulsion est de trembler.  Parce que les vrais salauds arrivent dans notre dos, au final. Il ne faut pas craindre ceux qui s’offrent à notre regard. Je ne prétends pas parler au nom de mes compagnons d’infortune, bien entendu. Les avis sont très divers, et j’ai l’intuition que la tendance n’est pas la même si on a été directement confronté ou si on a perdu un proche. Ce sera alors ma résistance tout personnelle. Ne pas abandonner ma façon de voir le monde et les autres, même alors que le sol s’ouvre sous nos pieds.

Aujourd’hui pourtant aura lieu la demi-finale de la Coupe du Monde. Le football n’est pas généralement mon prime intérêt. Mais j’espère une victoire de la France. Ou au moins un beau match. Pour sentir la joie pure de la jeune femme à mes côtés. Pour retrouver la liesse que j’ai pu voir, il y a longtemps, en 98. Parce que je crois que je pourrais chialer de revoir les gens se réunir et célébrer, tous ensemble. Et pas uniquement Place de la République.

 

Nobody warned you
Nobody told you to make up your mind
Nobody told you that I could just walk through and shake up your style
I’m inside, like the wrecking ball through your eyes
And I change it all from inside

 

Un commentaire sur “La Crampe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s