Reserva

Il est parfois des billets qui dépendent intégralement de la temporalité. Vient-elle de passer la porte ? Ou était-ce déjà il y a quelques jours ? Une simple pile d’heures pour transformer la plénitude en angoisse. Une métamorphose horlogée et inéluctable, comme la douce torture d’un recommencement. Peut-être dès lors est-il plus juste de m’y reprendre à deux fois.

Lorsque je retourne dans la chambre pour la réveiller, un rayon de soleil court à travers le rideau jusqu’à son dos nu. Je vois bien qu’elle ne dort plus vraiment, et attend juste que ma main se pose sur son visage. Elle rêvait de Camus, Despentes et Cortázar, mais c’est sur moi que ses yeux s’ouvrent dans un sourire. Sans rien perdre de leur éclat.

J’ai rencontré Serena lors de cette étonnante nuit où la France championdumondisait dans un joyeux tintamarre. Autant dire que le 18eme arrondissement ne faisait pas exception et claironnait jusque tard d’un chaos réjouissant. J’avais passé la soirée chez des amis pour voir le match, patriote bissextile, avant de prendre la porte pour rejoindre Pagaille, histoire de faire un tour des bars de quartiers qui s’annonçait prometteur. C’est à la Barenthèse, notre troisième et dernière étape, que je l’ai vue. Point de révélation, je suis bien trop prosaïque, je le crains, et je croyais qu’elle était la compagne du jeune homme avec qui elle trinquait alors. Bien élevé, j’ai commencé à lui parler quand nous nous sommes retrouvés abandonnés par nos partenaires de beuverie. Elle me dira plus tard qu’elle a été sensible au fait que je sois le seul à ne pas m’être montré entreprenant durant cette très longue soirée passée en ces lieux. L’alcool, évidemment abondant, a certes troublé nos curseurs, mais ne m’a néanmoins pas laissé hors de contrôle lors de ce premier contact. N’allez pas croire que je n’ai pas ressenti le désir, bien au contraire. Mais je ne goûte guère ces emportements ivres, surtout si je suis plus lucide que l’autre. Je restais néanmoins intrigué, et étonné par la parenthèse de cette rencontre.

Alors, une fois nos brumes respectives dissipées, nous nous sommes revus, deux jours plus tard. Je pensais, non sans un certain fatalisme, qu’elle ne se souviendrait que très vaguement de moi. Que l’alcool la laisserait piteuse, culpabilité des égarements. Je me méprenais. Alors nous nous sommes revus. Puis nous nous sommes revus encore. Les mots lui faisaient défaut, empreinte d’une surprenante timidité à mon égard. Alors les regards palliaient cette défection du langage. Une intensité qui me transperçait. Et me laissait abasourdi alors que nous partagions une cigarette, à demi-nus, sur le balcon, à une heure plus qu’avancée. Je ne comprenais pas ce qui se produisait, ce qui avançait. Simplement je laissais les choses venir, avec sérénité. Parce qu’il m’était évident, subitement, que je pouvais me l’autoriser. Comme nous ne nous soucions guère du vent nocturne, ne comptant que sur la chaleur de l’autre pour nous protéger.

Elle dut finalement s’éloigner, le temps d’une quinzaine italienne. Je me disais que ce serait une bonne chose, que cela nous permettrait de désenfler au besoin ce qui nous troublait. Je n’avais pas anticipé qu’il puisse en être autrement. Le manque m’a donc frappé par surprise. Grandissant au fil des jours, parfois jusqu’à l’étouffement. Je voyais bien qu’il en était de même dans sa province, à cette éternité de distance. Des corps se réclamant, avides et consumés. Bien loin de mon habituelle réserve. Parfois, elle me laissait entrevoir son impuissance face à la famille, face au monde, dont la dureté l’accablait. Alors je tentais de construire une bulle de tendresse, un bouclier de mots. Je m’en voulais, évidemment, parce que je sentais que ça revenait à jouer au malin, psalmodier des vœux pieux, poète de supermarché. Et pourtant elle me disait en être rassurée. Comme j’aurais voulu la barricader de mes bras. Une muraille contre l’hostilité de l’univers.

Le voyage a pris fin. Elle a passé mon seuil. Nous nous sommes retrouvés. Dévorés.

Je respire ses mots. Son accent désarmant. Même son rire a un accent. Son rire est un chant. Qui résonne parfois à mes oreilles, lorsque je suis seul. L’un face à l’autre, il n’est pas rare que le silence se fasse, la conversation se poursuivant dans la flamme de ses yeux. Il faut se mordre pour s’assurer que le réel ne s’est pas défilé. L’embrasser, alors. Elle est une fièvre pour moi. Une combustion. Retomber dans les bras l’un de l’autre. Laisser filer dans un murmure la vérité du moment. Il arrive qu’elle laisse s’échapper son intime dans un italien inaudible. Qui m’agrippe néanmoins le cœur de toute sa force. Je me démesure quand je la sens près de moi. J’aurais volontiers joué des mots pour en faire une reine. Mais c’est elle qui m’appelle Roi, et me fait me sentir ainsi, alors qu’elle écoute avec concentration le bruit de ma barbe sous ses doigts. Je me sens complet, sous son regard. Je ne vois plus comme contradictoire d’écrire et de parcourir son corps. Je pourrais écrire à même sa peau. Je le lui ai dit. Elle aimerait bien ça, m’a-t-elle répondu. De même, elle s’en fout si je l’appelle Serena ici-même. Elle n’a pas cette pudeur. On n’aborde que le vrai, tel quel. Ainsi elle sait le lien à mon histoire, l’importance que peut avoir L. ou l’omniprésence de Pagaille. On est notre tout, alors on prend, c’est pas grave. Comme il n’est rien que je mette de côté chez elle. Entière et libre, comme elle resplendit. Soulagement mutuel de n’avoir pas à se dissimuler.

Quand les astres sont à ce point alignés, certains invoquent de Grands Anciens, comme d’autres tombent amoureux. Je suis dyslexique de l’incantation, et bien incapable de prononcer les langues enfouies. Alors je m’abandonne. Comme sous l’emprise d’un envoutement. Comment faire autrement ? Elle est ma sirène à nulle autre pareille. Mi sorcière, mi couleuvre. J’aimerais pouvoir prétendre être rusé au point de m’enchaîner à mon mat, mais je suis simplement en train de nager jusqu’à l’engourdissement, à me repaître de son sel.

Dans de telles épopées, les vagues finissent toujours par vous échouer sur le rivage. Du sable jusqu’aux lèvres. J’ai renoncé à me préserver. Se laisser ressentir, c’est aussi renouer avec la peur. Le fouet de la peur de perdre. De la perdre. Peur de n’avoir fait qu’effleurer celle que l’on croyait étreindre. Car je sens ses atermoiements comme ses éloignements. Peur dès lors de ne pas vivre la bonne histoire. De m’être trompé de page. Ses bras toujours lèvent le doute. Mais qu’en est-il lorsqu’ils sont loin, trop longtemps ? Seule une part d’elle a besoin de moi. Du moins, je le crois. Mais c’est libre et indépendante que je la veux. Pour rien au monde ne l’éteindre. Pas elle. Pas encore. Elle me l’a pourtant dit : « tu ne risques rien, on ne peut pas éteindre une sorcière ». Je maudis cette faiblesse, quand elle me gagne, à devoir être rassuré. J’ai trop vu le monde tomber. Trop pour ne pas me tourner vers le ciel, à me vider de tout souffle. Pas elle. Pas déjà.

Alors je ferme les yeux et inspire, longuement.  Il me faut accepter d’y croire, pour le temps qui nous sera imparti. Quitte à supporter le diable mesquin sur mon épaule. Endurer sa morsure, de loin en loin. Car si j’ai mérité mes heures sombres, je mérite aussi sa douceur à elle.  Que rien ne me l’enlève, si ce n’est elle-même, quand elle jugera ce moment venu. Si elle en vient à penser s’être trompée. Sur moi. Ou sur elle. A moins que son maelström intérieur ne l’emporte loin de moi.

La sérénité est ébranlée, certes. Mais je ne saurais admettre de meilleure raison que Serena. Un double cru au rouge duquel saouler mon âme. Tituber hors de mon cadre, bafouiller mes niaiseries. Et en attendant, préparer les verres. Jusqu’à ce qu’elle repasse mon seuil.

 

Should I stand amid the breakers?
Or should I lie with death, my bride?
Hear me sing, « Swim to me, swim to me, let me enfold you
Here I am, here I am, waiting to hold you »

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