Histoire

Guillaume Philibert Duhesme était un de ces impétueux généraux de division qui se sont illustrés lors des guerres de la Révolution Française et l’Empire. C’est bien entendu Wikipédia qui se substitue ici à ma culture, n’allez rien imaginer. L’Histoire est fantasque parfois : un jour, jeune homme bagarreur, on ruine un mariage, et deux cents ans plus tard, une rue de Montmartre arbore toujours votre nom. Héritage d’un courage oublié à un Paris qui n’en a cure.

Cette rue part du boulevard Ornano, à deux pas de la porte de Clignancourt, et se poursuit jusqu’à la rue Lamarck. La portion en contrebas de mon appart est semi-piétonne, et a des airs de marché à ciel ouvert. Je me suis installé ici il y a trois ans. Je voulais me rapprocher de L. (je vivais alors à Argenteuil), et profitais d’une occasion en or, un de ses amis cherchant un locataire de confiance pour son confortable deux pièces. Pour un irréductible banlieusard, Paris semble inaccessible, réservé à un Autre fantasmé. Y vivre, ce serait plus que simplement s’embourgeoiser, ce serait « péter plus haut que son cul ». J’ai pourtant amorcé une spirale autour de la capitale, comme une bestiole nocturne vouée à se brûler, jusqu’à finalement y poser ma valise. Un appartement apaisant, avec un grand salon, très peu décoré mais qui me ressemble néanmoins. Et son petit balcon, sur lequel j’aime à passer des heures, comme d’autres profiteraient du calme des bords de l’Oise. Ainsi perché, regarder avec bienveillance le flux de la vie sur le pavé.

Vue d’ici, elle commence sur la petite place, au carrefour du Poteau, à côté du bar-tabac. Il y a souvent des étals de chineurs venus revendre des breloques. Le dimanche matin, un accordéoniste ou un duo blues-jazz prend à sa charge l’ambiance de la foule, si le temps le permet. J’écoute ça dans un demi-sourire, enchaînant des cigarettes, tout juste entrecoupées de tartines de confitures. Madame ma mère occupe son deuil en cueillettes et confitures. Je ne sais pas si c’est un exemple de résilience, mais c’est rudement bon. Une grande partie des passants s’affaire chez le primeur, juste en dessous, que j’ai déjà évoqué. Je ne le vois pas, mais j’imagine sans peine la longue file d’attente à la caisse, rangée patiente à qui on a rendu son temps, qui oublie un moment d’être pressée. Juste en face, les auvents gris arborent l’image de poissons pirates. J’ai l’impression qu’ils me sourient malicieusement. Un gaillard imposant dans son tablier blanc, longue barbe et petite queue de cheval, harangue les passants. Ça a quelque chose de rassurant, quand la caricature se trouve à ce point incarnée. Parce qu’il est la quintessence du poissonnier, vociférant, hâbleur, chambrant de tout son coffre le traiteur libanais d’en face. Et lâchant ses répliques favorites avec gourmandise. « Profitez, bande de profiteurs » ! Parfois, j’ai envie de le prendre au mot, et d’aller profiter à mon tour. Mais vu mes talents de cuisinier, c’est plutôt pour aller dévaliser un caviste. Ils sont légion ici. Des grandes enseignes du genre, des petits indépendants. De quoi longtemps oublier qu’on n’a rien mangé.

Juste à côté, c’est la boutique Orange. Déversant son flot ininterrompu de mécontents. Je suis fasciné par ses endroits qui catalysent les ronchons. Une exception du quartier (hors CPAM, poste et consorts). On dirait un temple voué à la grogne. Ou un camp d’entrainement pour Twitter. Ça reste néanmoins une humeur confinée. Car après, c’est les commerces de fringues bon marché. Celui à l’angle a été le théâtre du larcin le plus ridicule de l’année. Bon, je ne suis pas bon juge, mon manque d’attention générale fait que je rate beaucoup de méfaits au quotidien. Bref. C’était un de ces matins à cafés-clopes sur le balcon, vous aurez compris à quel point j’affectionne ces moments. Il était immanquable, dès qu’il est apparu au coin de la rue Ordener. Un marginal à la démarche approximative, marcel usé, short trop bas et raie aventureuse. C’était pratique, dans le temps, l’appellation de marginal, une façon générique de qualifier un personnage dont on ne sait trop s’il s’agit d’un clochard, d’un festoyeur qui n’a pas fini de redescendre, d’une petite frappe ou d’un évadé de la tête. On ne manque pas de de gens plus ou moins doucement siphonnés par ici. Toujours est-il que celui-là sentait le coup fourré à cent mètres. Je ne saurais dire quoi, mais il semblait rigoler intérieurement d’avance de son tour pendable. Arrivé devant la première boutique, il se penchait exagérément pour voir si les vendeurs faisaient attention à lui. Au grand étonnement d’une cliente voisine. Il descend un peu, et pendant qu’il se perche sur la pointe des pieds pour surveiller l’intérieur du petit commerce, prend une robe sur son cintre. Puis continue sa route en la roulant en boule avant de la dissimuler sous son marcel. Il ne court même pas, accélère à peine. La cliente averti évidemment le propriétaire, un indien furibard qui court après le pire gangster du nord parisien. Qui se laisse arrêter, rigolant à moitié en rendant sa prise. Je ne sais pas si j’étais plus médusé ou hilare.

Peut-être finirai-je par descendre alors. Bien souvent, la cage d’escalier est emplie de l’odeur de poulet rôti du boucher voisin. Il y a pire accueil. Rejoindre la rue, au milieu des tote bags et cabas. Quand je suis arrivé ici, un collègue m’avait dit que j’allais rejoindre les bobos et en devenir un moi-même. Une fois, à peine sorti de chez moi, j’en étais à me demander ce que cela signifiait, quand j’ai vu sortir d’une boutique de vapoteuses un quinquagénaire en gilet en jean, bandana et santiags, avant d’enfourcher son monocycle électrique pour repartir vers de nouvelles aventures. Je ne sais pas si c’est un élément de réponse, mais ça m’a fait rire. Le fait est que j’avais beau adorer le quartier, l’endroit, je m’y sentais étranger lors des premières semaines suivant mon emménagement. J’étais ce banlieusard perdu, pas chez lui, illégitime. Il aura fallu la terrible nuit. Seulement après, ça m’est apparu comme une évidence : si je me fais tirer dessus avec les bobos comme ils disent, c’est que j’en suis, et c’est marre. Plus besoin de justifier de quoi que ce soit. Même vis-à-vis de moi. J’étais chez moi, approprié. Je sais que beaucoup ont quitté Paris, voire la France, suite aux événements. C’était l’inverse pour moi. J’étais enfin chez moi, incrusté dans un univers dont je me sentais indissociable à présent.

Je monte la rue en direction de la butte. Passe devant le grec voisin, qui me verra plus d’une fois faire halte, tard, pour éponger un trop plein de nuit. Continuer, passer la poste. Au carrefour Marcadet, faire un signe de tête à Emmanuel, le SDF local. C’est un peu inapproprié comme dénomination : il vit littéralement ici, dans une tente sur le terre-plein, juste à côté de la bouche d’aération du métro. Je pourrais poursuivre ma route, traverser Montmartre et en vingt minutes rejoindre quelques des grandes salles de concert parisiennes. Je le fais plus souvent qu’à mon tour. Mais je vais m’arrêter à la Cave Café. J’ai commencé à fréquenter ce bar quand L. est partie. Je n’étais pas encore arrêté, et en rentrant du boulot, je m’installais au bar, le temps de boire deux pintes de Brooklyn Lager. J’aime bien cette bière, qui me rappelle notre voyage à New York. La musique est souvent à mon goût, mais j’aime surtout profiter de l’atmosphère, les bribes de discussions. Et le léger sourire désabusé de Ben, derrière son comptoir. C’est un jeune Israélien installé ici depuis quelques années. Amateur de variété française honteuse. Et un barman éminemment sympathique. Agréable, mais pas du tout intrusif. J’ai longtemps maintenu une certaine distance, me disant que quand le barman te connaît par ton prénom, c’est mauvais signe. Aujourd’hui, on se fait la bise comme de vrais parisiens. C’est aussi ici que j’ai rencontré Jean-Gui et Pagaille. Un soir, récemment, je prenais un verre avec une serveuse, Agnezka, quand un grand quadra blond et parfaitement finlandais, Matts, est venu s’installer à ses côtés. Elle a jugé bon de se protéger en prétendant qu’on allait se marier. Lui, déçu, dans un français assez propre : « ah c’est dommage, mais pour lui, parce que je le trouve très beau ». Ça m’a amusé, et flatté bien sûr, je suis pas bégueule. J’ai tout de même rectifié, avec le sourire : « peut-être, mais pas très sympa par ailleurs ». Et lui de se reprendre : « Oui c’est vrai, je te trouve très beau, mais ferme ta gueule ». Je crois que ça reste quand même essentiellement un compliment.

Passées mes deux bières, je repartirai. Mais au lieu de revenir tranquillement sur mes pas, je vais descendre le Ruisseau. Même pas trois cents mètres. Jusqu’au Point Bar. Autant la Cave est un point de rencontre entre festoyeurs en tous genres et amateurs de musique (il s’y joue des concerts en sous-sol, même si paradoxalement je reste obstinément au comptoir), autant le Point Bar est le parfait bar de quartier. S’y côtoient toutes les couleurs, tous les âges, toutes les réalités. Clochards bavards, clients AirBnB qui s’encanaillent, cadres dépressifs. Il n’est pas rare que je ne comprenne pas un mot des conversations alentours. Tout le monde salue tout le monde. Un vendeur de roses itinérant du quartier passera peu avant la fermeture pour aider à fermer le terrasse, interrompant débats sportifs, premiers rendez-vous et refontes du monde. Une petite Babel présidée par Saïd, large sourire sous son chapeau. C’est Pagaille, tellement voisine de l’endroit qu’on pourrait croire qu’elle y vit, qui m’a présenté ce zinc à fins de nuits. Si la chance n’en a pas après moi, peut-être y trouverai-je Irène, au milieu d’amis et charmeurs, sourire perdu dans un verre. Peut-être ses yeux me diront-ils qu’ils sont heureux de me voir. Habiller encore un peu plus nos vies d’ivresse. Et si son chaos nous le permet, peut-être me suivra-t-elle alors chez moi. Une histoire secrète dont la rue Duhesme sera le seul témoin.

 

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