Communauté

« Allo, Machin ? J’ai entendu une rumeur… Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que tu vas bien ? Et ta compagne ? ». J’ai un instant de flottement, mais je le reconnais. C’est Roy, un jeune collègue hollandais. Il parle dans un français parfait, teinté d’un léger accent, mais surtout d’une inquiétude empreinte d’une excitation difficile à dissimuler. Bien sûr, il ne m’a pas appelé « Machin », mais si je m’accroche encore laborieusement à l’anonymat, j’ai encore du mal à adopter mon pseudonyme. C’était le Samedi. Samedi 14. Il devait être un peu plus de 9h. L. n’avait pas dormi, alors elle était déjà descendue rejoindre ses parents. J’étais donc seul, ainsi extirpé de ma courte nuit, face à ce coup de fil surréaliste où je me retrouvais à confirmer et rassurer face à l’impensable. C’est la sonnerie de mon petit téléphone pro qui m’a réveillé. Le seul qu’il me restait.

Mon autre téléphone, celui qui me liait au vrai monde, ne m’avait pas suivi. Je repense encore au moment où il sonnait, au fond de notre cachette. Vibrait plutôt, puisqu’il était toujours en mode silencieux. Mais cette seule vibration me donnait l’impression d’être cette victime de cinéma qui fait craquer les branches sous ses pieds alors que le méchant la recherche. Même au milieu d’un supermarché. Ce téléphone faisait de moi la personne la plus vulnérable au monde, du moins le ressentais-je ainsi. C’était ridicule. Surtout face à cet improbable concert. On a toujours l’impression, quand on cherche à se souvenir, que régnait un silence de mort dans la salle. Mais c’était faux. D’abord un vibreur. Puis une sonnerie. Une autre encore. Puis dix. Puis une étourdissante symphonie désespérée. Une impression d’éveil de la forêt. C’est comme ça que ma mémoire l’a gravé. Reconstruction imagée, qui ne repose probablement sur rien de réel. J’ai gardé mon téléphone dans la poche intérieure de mon manteau, sans jamais y jeter un œil, même quand il me réclamait une preuve de vie. Quand nous avons enfin quitté notre abri de fortune, un policier en contre-jour a hurlé « enlève ta veste ! » Je ne me suis même pas demandé si c’était à moi qu’il s’adressait : j’ai instantanément laissé tomber le manteau, abandonnant par la même mes papiers, ma carte bleue, et donc ce téléphone. L. et moi avons entamé notre procession hésitante et lunaire vers la sortie. Dans le hall d’entrée, une colonne de policiers en armures surveillait avec concentration la situation, fusils prêts à tirer, sans qu’on sache trop s’ils étaient dirigés vers nous ou vers l’intérieur de la salle. C’est là que je l’ai vu : j’ai croisé le regard d’un de ces agents, derrière sa visière. Et j’y ai lu l’épouvante absolue. Un regard qui ne comprenait pas, qui n’oubliera pas. C’était l’humanité incarnée, ce regard. Peut-être l’humanité la plus intense dont je ne serai jamais témoin. Et la première validation de ce qui venait de se produire. C’était arrivé. Et nous en étions.

Je ne sais plus ce que nous avons dit aux parents de L. cette nuit-là, comme le matin suivant. Il y a beaucoup de non-dit, avec la proche famille. Quelque chose qui nécessite des années avant de commencer à soulever le couvercle. Ce n’est que l’après-midi venu que L. et moi sommes retournés chacun chez soi. Un temps seul nécessaire, avant de se retrouver pour la soirée. Ce n’est donc qu’à ce moment que j’ai enfin eu accès à Facebook. Et constater l’effroi qui a couru. Les discussions dévorées d’anxiété qui se lançaient alors. « Mais non il n’y était pas, c’est du death metal. » « Mais si, il a indiqué qu’il y participait ». « As-tu des nouvelles ? Il ne répond pas… ». Et la litanie effarante des messages privés. Une suite vertigineuse de souffles suspendus. Je crois que les larmes sont montées, alors que je lisais tout ça, hypnotisé. Ça me laissait confus. Décalé. Moi qui avais toujours ambitionné de ne laisser aucune trace, d’être accessoire au monde. Y compris à ceux que j’aime. J’ai été l’espace d’une nuit le vecteur de tortures intimes. Je l’avais pourtant intuitivement ressenti durant cette longue nuit, à ne pouvoir donner de nouvelles que par procuration. Je crois que dès les premières heures, je me suis surtout inquiété pour ceux du dehors. Une angoisse qui prenait le pas sur la mienne. Ce n’est pas insensé : j’étais vivant, je le savais (enfin pas complètement, mais c’est une autre histoire). Je n’ai pas vraiment eu le temps de craindre pour qui que ce soit d’autre que L. Alors je pouvais pleinement me poser au chevet de ceux qui venaient de basculer dans l’incertitude, dans la peur la plus littérale.

Je crois que c’est le Dimanche matin seulement, qu’avec L. nous avons décidé d’ouvrir la porte de chez moi. Pour le soir même. Un événement sur Facebook, on invite tout le monde, vient qui veut, qui peut. Intuition d’une nécessité sous-jacente, quelque chose qui vrombissait dans les poitrines. Pour nous aussi, bien sûr. Probablement la soirée improvisée la plus réussie qu’on puisse imaginer. Beaucoup ont répondu présent. Des amis parisiens de L., comme beaucoup des miens, venant de lointaine banlieue pour certains. Même S. était là. S. est un cadre clé de l’entreprise pour laquelle je travaillais. Un homme d’une bienveillance rarissime à ce niveau. Il m’avait toujours apprécié, conseillé, aidé. Mais ce soir-là il était là, dans mon salon, pour cette étrange redite d’une crémaillère pendue quelques semaines plus tôt. S. a été capital dans cet après-désastre. Il m’a offert du temps. Et a assumé le rôle d’entonnoir avec mes collègues comme avec ses homologues (c’est le genre d’entreprise qui ne rigole pas avec ce genre d’événement exceptionnel). Grâce à lui, je n’ai plus reçu d’appel inopiné, et j’ai pu me recentrer sur moi, sur nous, loin du travail et de sa soudaine vacuité. Je n’aurai jamais assez de mots pour lui exprimer ma gratitude, et l’inépuisable estime que je lui voue.

Nous étions ainsi une petite quarantaine, chacun ayant ramené à boire ou à manger, parfois leurs ados d’enfants, des mots chargés d’amour des plus petits. Au bout d’un moment, l’assistance s’est répartie autour de L. dans le salon, ou de moi dans le couloir. Où nous avons fait le récit de ce qui s’était passé. Ne plus avoir à se répéter trop souvent. Les récits divergeaient sans doute un peu. Probablement plus sur le ton d’ailleurs, L. étant à ce moment beaucoup plus crue et descriptive que je ne l’étais (elle en a plus vu que moi, il n’y a pas de hasard). Pour ma part, j’ai réalisé que je décrivais avec force détails le regard d’un assaillant que je n’avais pas vu (du moins je ne le pense pas). Je me nourrissais des yeux effarés, de la sidération. Un des amis de L., habituellement d’un cynisme à toute épreuve, était visiblement glacé, perdu (durant les semaines suivantes, il nous enverra quotidiennement des petits cœurs par message). Mais c’était important de dire. Et d’entendre. Tous avaient ce besoin. Et plus encore celui de toucher. Oh on ne s’est pas arrêté à cette noire histoire, nous avons aussi plaisanté, ri, bu plus que de raison. Mais toucher. Tous voulaient nous toucher. Comme nous voulions les toucher. Sentir la vie, la pulsation, la chaleur. Et j’ai aussi senti qu’ils avaient besoin de se toucher entre eux. Qu’ils comprenaient que cet instant était une oasis dans le temps, avant une nouvelle ère d’incertitude, d’appréhension, le glissement dans un monde où il était possible que tout s’arrête soudainement. L’histoire d’une génération, supposent les observateurs qui ne veulent pas ménager leur auditoire. Nos années de plomb. Alors il était bon de partager. De se serrer dans nos bras. De s’embrasser. Nous tous. Notre veillée au coin d’un feu qui, nous le savions, était voué à s’amenuir.

Dans les jours qui ont suivi, nous nous sommes rendus avec L. à la mairie du Xème, où une cellule d’aide attendait les gens concernés par la Terrible Nuit. Etape nécessaire, un premier pas pour nous deux qui savions que la période qui s’ouvrait allait être propice au doute et à l’incompréhension. Une boussole, encore une fois. Mais ce qui m’a frappé, c’était la salle d’attente. Un homme en costume, casque de scooter sous le bras, s’y installait, fébrile. Il était défait, abandonné de lui-même. Je comprenais qu’il était à bout, probablement directement concerné, mais qu’il avait décidé de passer outre, de retrouver sa vie coûte que coûte. Et voyait le sol s’effacer sous ses pieds. Ou encore cette femme, tremblante, qui confessait ne plus sortir de chez elle, peinant même à s’occuper de ses enfants. Elle n’y était pourtant pas. Elle était là pour accompagner une amie qui avait été directement exposée, elle. Et elle n’envisageait pas de demander de l’aide, des soins. La scène mettait en évidence ce qui me tracassait depuis le samedi : tous ceux qui se sentent illégitimes. Qui souffrent, qui angoissent, s’effondrent en dedans. Mais qui n’osent attirer l’attention, se croyant trop privilégiés, trop chanceux. Quelle amère illusion. Je ne veux pas minimiser ce que nous avons vécu. D’autant que ce n’est pas le tout d’être confronté à cela, c’est notre propre résistance, notre histoire, ainsi que notre entourage qui va faire qu’on pourra encaisser ou pas. Et je suis conscient d’avoir été un odieux veinard, à ce niveau-là. Mais considérons que dans l’ensemble (encore une fois, je sais qu’il n’en a pas été de même pour nous tous), nous avons eu affaire à une réelle indulgence, voire bienveillance. On a le plus souvent été considérés comme légitimes. On a été peu jugés sur nos défaillances d’après. Alors je m’inquiète aussi pour ces autres. Ces désorientés. Car c’est aussi avec eux que nous faisons communauté.

Ceux qui y étaient. Ceux qui ont perdu un aimé. Ceux qui sont restés suspendus dans le vide durant ces heures d’incertitude. Ceux qui ont aidé. Ceux qui n’ont pas su, pas pu. Ceux dont la mémoire est désormais couverte de sang. Ceux pour qui c’est l’imagination qui s’est teintée de rouge. Ceux qui auraient pu y être, à six mois près. Ceux qui aiment le rock. Ceux qui aiment vivre et qui sentent d’un seul coup, à tort ou à raison, qu’on ne veut pas les laisser faire. Ainsi va la cohorte disparate des Novembrisés. Ceux pour qui cette nuit-là a modifié le monde, la consistance de l’air, la perception de demain. Ceux qu’un voile flou accompagne désormais, qui s’habituent péniblement à un cœur qui rate ses battements. Eux, comme moi. Après le Déluge, nous.

 

Same as it ever was
Same as it ever was
Same as it ever was
Look where my hand was
Time isn’t holding up
Time isn’t after us

7 commentaires sur “Communauté

    1. J’en profite pour te remercier de tes retours, Lucy. Je me demande souvent comment le prendraient les autres gens concernés par cette nuit. Et une lectrice d’Australie, ça en jette 😉

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  1. Je n’en ai pas parlé dans l’article parce que voilà, c’est comme ça, mais je vous encourage à vous pencher, si cela vous intéresse, sur les différents travaux de recherche post-attentats. Notamment, pour ce qui nous concerne ici, aux travaux du sociologue Gérome Truc, sur le concernement. Je n’ai pas eu l’occasion de le lire, mais je sais que le site https://lesjours.fr/ propose une série d’articles sur ces différents programmes (auxquels j’ai pu participer en tant que témoin).

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  2. Décidément tu vas me détester de faire des ratures sur ton travail…
    Je rajoutais juste que le doc des témoins miraculés du 11/9 avait le mérite pour moi de verrouiller ce que j’essayais en boucle d’imaginer et surtout avec une réalisation sobre sans commentaires des auteurs…

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  3. Ceux qui ont comme moi ont cherché à lire les nombreux témoignages dans la presse, les vidéos et même dernièrement le doc des frères Naudet. Bref cette curieuse propension à vouloir tout imaginer alors que ceux qui y étaient cherchent à moins ressasser…
    Mais avec un doc aussi fort que celuiiv

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