Une Epaule

Non, décidément, ça ne passe pas. L’idée traine toujours, polluant un coin de ma tête, parasitant même jusqu’à toute autre écriture. Quelque chose se fait jour et s’articule autour de cette simple idée : être là. Je me rends compte que cette expression toute bête est un leitmotiv de ces dernières semaines. Non, ce n’est pas ça : c’est là depuis des mois, des années. Omniprésent dans ces pages mêmes. Et ça me taraude aujourd’hui comme un angle mort, un essentiel que je semble voué à rater. En résulte un chaos constant, un questionnement nocturne, une peur de me manquer moi-même. Qui laisse place à un désordre latent. Je ne peux qu’être désolé du discours nécessairement décousu que cela entraîne. Mais c’est le deal. Parfois, j’expulse.

S’il est une chance qu’on pourrait facilement m’envier, c’est bien que je ne manque pas d’amis. De vrais amis. Ceux qui comptent. Et pour qui je compte également, je le sens bien. Un groupe de copains d’école, tout d’abord. Je connais certains d’entre eux depuis trente ans. Trente ans… Et toujours là. Au sens propre. On se voit toujours, depuis cette adolescence où on ne se cachait pas nos angoisses existentielles. Et on répond présent les uns pour les autres, quand le sort nous heurte un peu trop brutalement et qu’il serait facile de vaciller. Non seulement je peux compter sur eux, mais j’ai eu la chance extraordinaire de me faire de nouveaux amis, une fois bien installé dans ma vie d’adulte. Et des amis choisis, qui ne m’ont été imposé ni par le voisinage, ni par le travail. Qui ne remplacent pas les autres, mais complètent cet horizon sécurisant. Ce groupe d’amis parisiens gravitait autour d’un homme : Baloche (il va de soi qu’il s’agit là d’un diminutif aussi paresseux que disgracieux, son vrai nom est Baléry). Un garçon proprement fascinant pour moi, un peu intimidant même. Charismatique, drôle, toujours lancé dans divers projets. C’est dans le cadre de l’un deux que je l’ai rencontré, un site dédié aux groupes indépendants sans notoriété auquel j’ai fini par participer, en tant que membre du jury. Il est aussi de ces hommes qui foncent sans réfléchir en cas d’agression, ou si une dispute tourne mal. Marketeux au fond anarchiste, clown triste aux envolées dépressives assumées, polémiste de bout de bar, il a trouvé son équilibre sur le tard en se transformant en écrivain compulsif. Une brute de travail. Essais, nouvelles, romans, scénarios. Un acharné prolifique, qui ne jure que par l’effort et la sueur, corrigeant et perfectionnant avec obstination ses textes. Inutile de préciser qu’il titillait ma fibre, à écrire avec une telle abnégation. Autant dire que je me sentais un peu honteux, quand je lui ai proposé de lire les premiers articles que j’avais rédigés ici-même. C’est l’exercice qui veut ça, j’en suis conscient, mais ici tout est spontané, quasiment pas retravaillé, voire pas corrigé du tout. Mais il m’a adoubé néanmoins, ce qui fut une joie et une fierté. Evidemment.

Si je lui vouais une sincère estime, teintée d’admiration, et, autant l’avouer, une vraie amitié, il n’allait pas de soi pour moi que j’existe vraiment à ses yeux. Je me sentais bon camarade, partenaire émérite de beuverie, mais je ne pensais pas être reconnu au-delà. C’était assez classique, chez moi, de ne pas percevoir de réciproque. Dans d’autres domaines, ça s’avérait finalement assez juste.

C’est alors que Frédéric est mort. Mes amis d’enfance ont massivement répondu présent. Ils étaient là, à l’enterrement. Tous avaient connu mon frangin, de près ou de loin. Y. aussi était là, bien sûr, même si nous étions séparés. Elle était dévastée quand je lui ai appris la nouvelle. On était partis tous les trois en voyage en Irlande, quelques années plus tôt. Ça rapproche. Tout ce petit monde était là, formant une chaine de soutien à laquelle se raccrocher, ne pas tomber. C’est deux ou trois jours plus tard qu’un ami parisien m’a demandé si Baloche avait pu se débrouiller pour les transports. Je ne comprenais pas, sur le coup. En fait, j’étais stupéfait d’apprendre que Baloche avait réellement cherché un moyen de faire la route pour le petit village val d’oisien où avaient eu lieu les funérailles (village franchement inaccessible depuis Paris, surtout si on travaille), alors qu’il ne connaissait ni mon frère ni ma famille. Je lui en ai reparlé par la suite, lui avouant que ça m’avait touché. Sa réponse fut cinglante : « Que j’ai voulu venir ou pas, le fait est que je n’étais pas là. Dans la vie, il y a ceux qui sont là, et ceux qui ne le sont pas. Vouloir ou envisager ne change rien ». C’est pourtant là que j’ai compris que nous étions amis, indubitablement amis.

Et les amis restent là, les uns pour les autres. Ce qui revient essentiellement à être prêt à vider trop de pintes quand une crise survient. J’ai le sentiment d’avoir trop largement sollicité mes compagnons depuis toutes ces années. D’accidents en deuils, de ruptures en catastrophes. Sans que je puisse rendre la pareille à hauteur. Un matin, l’année dernière, mon téléphone a sonné. C’était Baloche. J’étais en train de péniblement me concentrer sur un cours de web marketing, en vidéo. Pour ne pas perdre le fil, j’ai laissé sonner, me disant que s’il s’agissait de se planifier un verre, je pourrais le faire plus tard. En fait, je l’apprendrai le lendemain, Baloche m’appelait de l’hôpital. Il avait eu un accident, très tôt le matin même. Un sérieux. Si un boulanger matinal ne l’avait pas repéré et secouru, il se serait doucement vidé de son sang. Les médecins étaient inquiets pour lui et ne voulaient pas le laisser rentrer chez lui seul, après intervention. D’où ce coup de fil. Je n’ai pas été là. Je me gargarisais intérieurement du bon ami que je pouvais être, mais au final, je n’étais pas là. Baloche ne m’en a pas tenu rigueur. Mais je ne saurais l’oublier.

Etre là. La famille aussi est un cadre où on excelle à se promettre de telles choses. J’ai beaucoup été là, en tant que pot de fleur. Juste une présence apaisante. Mais qui n’aborde pas les sujets qui fâchent. Un allié opinant et souriant. J’ai peu été là, pour mon frère, durant ces mois où la maladie le rongeait. Trop loin. Trop de travail. Trop de bonnes excuses. Tout l’inverse de ma mère, qui en a fait son combat permanent. Etre toujours là, à son chevet, à courir par monts et par vaux pour trouver de l’aide ou de quoi l’apaiser, ou simplement l’occuper. Une raison d’être en soi. Une raison d’être là. Tout le monde s’affairait à soulager ce qu’il pouvait. Sauf moi. Oh je compatissais avec ferveur. Mais je ne me salissais pas les mains. Alors où étais-je, moi, quand tout s’est terminé ? Mais chez moi. Dans mon appartement d’Argenteuil. Aux toilettes. Je pianotais sur mon smartphone quand ma petite sœur a appelé. Habituellement, je ne décroche pas dans une telle posture. Enfin je peux bien le prétendre, le fait est que mon téléphone sonne très rarement. Mais là, j’ai vu le prénom de ma sœur et j’ai su. J’ai donc répondu. Compté les sanglots qu’elle peinait à réprimer. J’étais accablé. Elle pleurait et moi je disais que j’arrivais. Alors que je pensais qu’il fallait d’abord que je finisse ce que je faisais. Le monde venait de se fracturer, et moi j’étais aux chiottes, en train de…  Bon sang, il n’existe même pas de mots pour atténuer la cruauté de cette réalité-là. Je foirais ma postérité. Comme si j’apparaissais cul nu sur la photo de famille. Je resterai à jamais celui qui quand c’est arrivé avait ses coudes sur les genoux, dans ses sinistres 2m². Je me suis finalement mis en route, tout en lenteur. Dans le train, j’ai juste posté une vidéo sur Facebook. The Long Road, de Pearl Jam. Chanson qui hantait littéralement cette période. Aura compris qui le pouvait. Arrivé dans mon petit village, je suis tombé presque tout de suite sur mon père. Pour la première fois, il m’a pris dans ses bras. Brièvement. On n’est guère tactiles ou affectueux, dans cette famille. Ça donnera du grain à moudre à ceux d’entre vous qui sont férus de psychologie. Je ne sais pas si se prendre dans les bras dans un tel instant est un besoin personnel, ou bien la conformité à une image photogénique.  Je n’ai pas été là non plus pour les histoires de notaires. Pour nettoyer sa petite maison. Tout au plus ai-je à grand peine accédé à sa boite mail, histoire de voir si je trouvais quelqu’un à prévenir. Sa solitude m’est alors apparue alors dans toute sa violence. Je crois que j’avais peur pour moi-même, un jour, plus tard. Serai-je aussi seul, quand à mon tour le mal me grignotera ? Avec ma mère à mes côtés, comme dernier témoin de mes râles ?

Mais si vous lisez ces pages depuis longtemps, vous savez bien ce que j’entends par « être là ». C’est dans la sphère la plus intime que cet impératif se fait le plus éclatant, pour moi. Etre ces bras accueillants. Cette épaule. Ou ce corps entier. Le sexe est une bien étrange façon d’être là. L’expression la plus absolue, et son parfait contraire. Car dans l’étreinte, quelque chose pivote dans l’univers. Faisant que l’on n’est plus vraiment là, ni vraiment maintenant. On s’évapore un peu. Si bien que ce n’est plus tant qu’on est là, mais qu’on est à l’autre. Et à soi. Une surdimension de nous, où la pensée même est anesthésiée. Mais qu’en est-il après l’amour ? Je crois que j’en suis là parce que Serena m’a mis face à mes contradictions. Et que ça m’effraie.

L’autre soir, nous partagions une bouteille de vin avec Pagaille. C’est une femme qui donne une impression de verticalité. Par exemple, elle n’a aucun scrupule à dire quelle ne sera pas là, si je ne vais pas bien. Qu’elle ne veut pas. Une sincérité qui peut être difficile à avaler sur le coup, mais que je trouve salutaire, et admirable. Et qui force à l’effort, dès lors. Toujours est-il qu’on en est venus à évoquer la séparation. Elle m’a interrompu : « oui enfin bon, au final, toi et Serena n’avez jamais été ensemble ». Je ne sais pas si je l’ai fait vraiment, mais l’envie d’écarquiller les yeux était bien là. Et si c’était aussi simple que ça finalement ? Je me serais simplement bercé d’une illusion, d’un « pourquoi pas ? », juste parce qu’il était venu le moment où c’était possible, peut-être nécessaire. C’est assez injuste de le résumer comme ça. Disons que nous nous sommes amourachés avec la facette de Serena qui n’aura jamais le dernier mot. Et pourtant, je reste là, pour elle. Etre là encore, même après la guerre. Ce qui revient un peu à refuser la défaite. Récemment, un soir où la tristesse l’accablait, je lui ai proposé mon épaule pour étouffer son chagrin. A quoi elle m’a répondu que ça, c’était important pour moi, pas pour elle. C’était asphyxiant. Mais juste. Je voulais être là. Etre capable de lui apporter du réconfort. Mais comment me cacher que la finalité est de me prouver que je suis important ? Que je ne suis pas une simple péripétie oubliable ? J’ai passé ma vie à courir après ce qui me terrorise le plus : être effacé, dispensable, insignifiant. Et Serena m’y renvoie sans cesse, me privant de ma singularité, me renvoyant sur le banc des « gens ». Ce n’est bien sûr pas si simple. Et demeure un étrange attachement qu’il n’est pas toujours aisé de décrypter.

Si la finalité est de compter, je peux au moins me réjouir de ce que nous sommes devenus avec L. l’un pour l’autre. Apaisés. Attentifs. Et toujours bienveillants. L’importance que l’on se porte est néanmoins le fait de notre Terrible Nuit. J’en suis conscient, même si j’espère qu’on est au-dessus de ça. Et puis je ne vais pas multiplier les attentats pour marquer mes amours au fer rouge, pour me rendre indélébile. Quelle ironie de mener sa vie à la seule fin d’être là, et d’être toujours aussi incapable de comprendre ce que ça veut dire, ce que ça implique.

Dans quelques heures, ce sera Halloween. Faire la paix avec ses fantômes. Ou cesser de hanter les autres. Ce sera aussi l’anniversaire de Y. Parfaite illustration de ce moment où il importe de savoir ne plus être là. Y penser. Murmurer ses vœux. Mais garder sa place dans l’ombre, où on ne ravive nulle blessure. Passer la porte en silence, gagner la lumière lugubre de ce mois maudit qui s’annonce. Le mois des spectres.

And you claim you got something going
Something you call unique
But I’ve seen your self-pity showing
And the tears rolled down your cheeks.

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