La Retraite aux Flambeaux

C’est un souvenir enfoui profondément qui resurgit, inattendu et déconcertant. Un souvenir d’avant les notifications constantes, d’avant les photos à portée de téléphone, d’avant les nœuds aux mouchoirs virtuels. Une remontée inopinée de la petite enfance. Une lente procession à travers mon petit village du Vexin. La retraite aux flambeaux. Marmots et parents cheminant tout au long de la rue, dans la nuit tombante. Je ne crois pas que nous étions nombreux. Il me semble que nous formions une ligne clairsemée de lueurs nocturnes. Nous ne portions sans doute pas tous de lampions. Je n’avais aucune idée de ce que nous célébrions alors. Même aujourd’hui, j’ai dû faire une rapide recherche pour savoir que c’était une coutume liée à la fête nationale. Etrange. J’ai du mal à imaginer que nous progressions ainsi en plein mois de Juillet. Ça ressemblerait plus à un recueillement de Toussaint, de nuit précoce. Je n’avais probablement aucune conscience de commémorer quoi que ce soit. C’était surtout le faux-pas qui m’attirait, à coup sûr. Etre amené à bousculer mon mouvement, trébucher, de telle sorte que la bougie penche trop et enflamme le tout. Enfant, on a l’intuition que si les choses tournent mal, ce sera juste synonyme de bruits rigolos et de jolies lumières. Je ne suis pas sûr que quoi que ce soit dans ma vie d’adulte puisse contredire cette foi pyromane.

Il y a à peine deux jours, nous commémorions, et tout ce que je peux trouver dans mon armoire à souvenirs photographiques qui ressemble à des lampions, ce seront sans doute des verres de cocktails bien éclairés. Peut-être aurait-il fallu que j’archive ma mémoire plus tôt. Mais ces dernières années, j’ai totalement délégué la capture d’instants à celles qui partageaient ma vie. Je n’ai repris cette tâche à mon compte qu’après le départ de L. Et au final, ce n’est jamais que ce que je fais ici, n’est-ce pas ?

Novembre impose ça. Son anniversaire. Un réveil de sensations, de sommeils chaotiques. C’est quelque chose que je ne fuis pas, par ailleurs. Je laisse cette atmosphère s’installer, les morts glisser sous la porte. Une compagnie automnale qui prend place, petit à petit, en attendant son jour. C’est littéralement une période où on ne sait plus trop de quel côté on est. Les vivants ou les morts. Avec L., durant les premiers mois, on en venait parfois à se demander si nous n’étions pas en train de rêver notre après, alors que la vie nous abandonnait lentement dans la fosse de la Salle. Un motif banal. Mais qui réapparaît à la veille des commémorations. La veille. Mais pas le jour même. Car le jour même, on se retrouve propulsé dans le vital.

La première année, nous nous sommes rendus à la cérémonie officielle, devant la Salle. Le froid. Les yeux embués. Croiser des gens en silence, ce silence que l’on respecte dans les églises. Une épreuve vivace, évidemment. Prendre Jesse dans ses bras, sans trop savoir lequel de nous deux en avait réellement besoin. Peut-être aucun, auquel cas ce serait juste une convenance funéraire. Je n’exclue rien. Bien sûr, les officiels étaient fort nombreux. Je n’ai pas le souvenir d’avoir serré la main du président Hollande, mais ça ne m’aurait pas dérangé. Parce qu’on avait ça en commun. A sa manière, il l’avait vécu aussi. Et ça lui donnait toute légitimité. D’autant qu’il se montrait des plus respectueux, et je lui en sais gré. Nous n’avons pas réitéré, les deux années suivantes. Pas envie de prêter notre nombre, notre présence, à une image qui sera nécessairement politique, ou politisée. On a donc préféré passer plus tard devant la salle, y déposer une bougie, une fleur, quitte à y croiser un happening arty proclamant que la guerre, décidément, c’est pas bien. A vrai dire, je n’ai pas le sens du cérémonial. Je ne prête guère d’importance aux tombeaux. Je respecte, bien entendu, mais je garde mes morts avec moi. Même pour Frédéric, sur la tombe duquel je ne me rends que très rarement, et toujours pour accompagner. Et puis c’est la Salle, pas un mausolée. La vie y a ses droits. Même si on ne peut plus la partager.

Au matin du 13, cette année, je n’ai pas hésité longtemps. J’avais certes envisagé de me rendre malgré tout à la cérémonie. Du moins, j’étais prêt à y accompagner L. si elle le souhaitait. Mais après des jours d’une météo automnale prompte à rincer l’âme et laisser prospérer l’angoisse, je me retrouvais sous un beau ciel bleu. C’est donc avec une joie réelle que j’ai commencé à commémorer au café, sur le balcon. Mon humeur était presque à l’espièglerie. Pendant que j’étais ainsi installé, je recevais de nombreux messages et pensées des amis comme de la famille. J’en étais sincèrement surpris. Les jours précédents, je me sentais coupé d’un monde qui tournait et semblait fort éloigné de ces préoccupations. Même Serena avait tendance à me suggérer, sans oser le dire, de tourner la page. Disons qu’elle épuise son empathie ailleurs. Qui plus est, j’ai encore réussi à parfaitement rater ma soirée de la veille, prompte à me laisser plus blessé que nécessaire. Et pourtant, entre le café et la cigarette, je me laissais convaincre que j’avais le droit à une belle journée. Je devrais me sentir coupable de dire ça, par égard pour tous ceux qui vivaient une véritable torture à ce moment-là, privés de leurs aimés ou de leur vie d’avant. Alors je vais juste cacher mon sourire dans mon bras. Moindre pudeur.

Je me suis mis en route pour rejoindre un petit resto près de République, où nous avons nos habitudes commémoratives depuis trois ans. Une tablée de six. L. était là, évidemment. C’est aussi notre moment. Même si je ne sais pas combien de temps encore nous ressentirons ce besoin, ce lien. Nous y retrouvions surtout un couple d’amis, Inès et Ben. Lui avait été blessé là-bas. Vilainement. Pas elle. Du moins pas physiquement. Nous avions d’abord rencontré Inès, peu après la Terrible Nuit, par un heureux concours de circonstances. Ils étaient voisins d’amis de L., qui ont fait en sorte que l’on se croise, afin d’échanger avec elle et de l’apaiser, elle qui bataillait seule contre le monde, sans savoir qu’espérer de l’avenir, alors que son compagnon luttait sur son lit d’hôpital. Nous n’avons fait la connaissance de Ben qu’à l’occasion du premier anniversaire, dans ce même restaurant. C’était donc un véritable plaisir de les retrouver. Echanger, rire, boire, tout ça en se régalant de curry wursts. Ben est l’un de mes premiers lecteurs, ici, et c’est vraiment à lui que je dois d’oser prendre la parole face à d’autres concernés. Nous avons beau être très différents, on ne cesse de s’émouvoir de nos similitudes, et de ce que l’on montre à l’autre d’une vie qui aurait pu être notre si on avait juste suivi un autre embranchement. La table vibre sous les rires. Et s’appesantit parfois sous l’émotion. N’en demeure pas moins un déjeuner précieux. Une trêve dans cette journée, comme dans la mémoire.

Alors on repart. Cette fois, nous nous rendons avec L. au Petit Bain. Il a été privatisé pour l’après-midi par l’association Life for Paris. Je n’en parle jamais, mais elle a pourtant joué un rôle capital pour moi, dans la vie d’après. Dans les moments où je me retrouvais bras ballants, ne sachant quoi faire, l’association créée par Maureen et Caroline sur les cendres de cette nuit m’a toujours permis d’avancer. Un trésor d’information, mais surtout un soutien constant, et une des plus belles communautés vouée à l’entraide. On se retrouvait donc sur la barge, où certains concernés nous offraient un concert de reprises. De quoi cultiver le sourire, alors que l’on retrouve à nouveaux des amis. C’est étrange comme de tels événements peuvent souder une seconde famille. Des gens qu’on ne voit pour l’essentiel que très occasionnellement, mais qui toujours réchauffent le cœur.

Mais l’heure tourne, et il faut songer à l’étape d’après. Rejoindre le bar de Colin, dont j’ai déjà parlé, dans le quartier du Marais. Je n’ai jamais vu la salle si pleine. Grondante de monde, débordante de bière. Des hectolitres de commémorations. Les rires y résonnent par-dessus tout. Tout y rayonne d’une chaleur accueillante. A la maison. Entre nous. Retrouver. Rencontrer. Echanger. Il y a quelque chose d’émouvant, dans cette assemblée. Des discussions qui entre deux rires vont subitement laisser surgir les plus atroces souvenirs, révéler les angoisses les plus prégnantes. Tout simplement parce qu’on peut. C’est possible. On a le droit. Et d’eux à moi, nous comprenons. Pas de ronds de jambes. Pas de précautions. La brutalité a sa place ici, simplement parce qu’il faut la couvrir partout ailleurs. En émerge une bienveillance générale, une capacité de paix. Et une envie de rire, de faire rire. L’évidence qu’à cette heure, nous tous, encore hésitants quelques heures plus tôt, avions choisi la vie. La seule ombre est sans doute Colin lui-même. Il ne va pas. Il ne s’encombre pas de faux-semblants. Il a déjà trop donné pour encore devoir faire comme si. Je ne peux que présumer qu’alors que nous nous libérons tous, lui, travaillant, se prive de cette décompression qu’il nous offre. Un gros sacrifice pour une telle journée.

Un dernier verre dans les parages avec L. et Arthur, le président de LFP. J’ai beaucoup d’estime pour ce jeune homme. Maureen et Caroline ont certes créé l’association. Mais elles en ont payé le prix fort, car ça a été au détriment de leur propre rémission. Arthur a pris la relève à l’heure où les dirigeants étaient exsangues, laminés par leur œuvre et leurs propres fantômes. Un garçon brillant, calme et apaisant. Parler pour la première fois avec lui de Novembreries était tout sauf anodin. Ça revient à accepter l’ouverture de la parole. Et à cesser de choisir qui peut lire. Un peu tôt, probablement, mais les circonstances s’y prêtaient.

On se quitte vers 1h. Raccompagner L., avec qui on partage un verre de plus. Plaisir de parler librement. Rattraper un peu ce qui nous avait fait défaut quelques jours plus tôt, pour le concert. J’aimerais lui dire à quel point elle m’est précieuse. Mais je présume que ça se sent de toute façon. Et puis c’est un peu tard pour les déclarations d’amour. On se dit juste qu’on se redonnera l’occasion d’une soirée à parler ainsi. On en a tous les deux besoin.

Je ne vous ai pas habitué à ça. Je m’en rends bien compte. Raconter toute une journée par le détail, ainsi ? Pas le genre de la maison, pourtant. A l’heure avancée où j’écris ces lignes, des agents municipaux s’activent dans leur nacelle, à installer les filins de part et d’autres de la rue, pour mettre en place les décorations de Noël. La rue reprend son cours, passe à la suite, se tournant déjà vers les fêtes de fin d’année. Avec les amis vus hier, on s’envoie encore des messages, pour se remercier, se dire qu’on se retrouvera vite. Mais vient le moment où on n’a plus rien à répondre. L. continue son chemin, elle aussi, affrontant la Salle une nouvelle fois, sans moi. Même les morts ont déserté mes murs. La parade prend fin. Je regarde le sable filer entre mes doigts, et je m’agite pour tenter d’en retenir autant que possible. En vain. Fatalement en vain. Je ne peux pas préserver la paix. La retenir. Mon seul pouvoir est d’imprimer cette journée, son déroulé. Ses émotions, si j’en ai la chance. Préserver mon lampion, en entretenir la flamme, pour cet inéluctable moment où j’aurais conscience d’être à nouveau seul. Parce qu’on suit la lanterne comme si elle nous indiquait un chemin, oubliant qu’elle pend devant nous simplement parce qu’on la porte.

 

See you next year, at the Halloween parade

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s