Perclusion

J’entends la pluie qui s’abat puissamment contre la fenêtre. Quand je me décide à quitter ma torpeur pour aller fumer une cigarette (non, je n’ai pas encore arrêté…), je constate qu’un fin tapis de grêlons recouvre le balcon. D’ici quelques minutes, tout nuage aura disparu et tout ça fondra sous un beau ciel bleu. Comme si les saisons s’enchaînaient chaotiquement au sein d’une seule journée. Je ne devrais pas en être surpris. Ces derniers temps, les jours se suivent et se ressemblent de plus en plus. Contrairement à moi, qui me ressemble de moins en moins. Non, ce n’est pas tout à fait exact : c’est plutôt que je n’ai plus la moindre idée de ce que ça veut dire, me ressembler.

En sortant de la douche, je suis resté de longues minutes interdit devant le lavabo. A chercher vainement à me distinguer dans le miroir couvert de buée. C’est finalement dans cet instant que je me reconnais le mieux, je crois. Dans ce flou où l’on peine même à retrouver des yeux. Le visage du moment. Il y a peu, Vie m’a avoué craindre que l’anniversaire approchant ne me fasse régresser. Gorgé de confiance, je lui avais répondu qu’elle s’inquiétait pour rien, que je n’en étais plus du tout au même point que l’année dernière. Que j’abordais tout cela avec tranquillité. Je suis bien conscient que derrière son appréhension se cachait la suspicion de la complaisance. La peur que le moment venu je reconsidère ma peine comme confortable. Elle n’est pas la seule, je sens bien que c’est un discours de plus en plus fréquent, même s’il est encore le plus souvent tu. Même moi, à vrai dire, je peux épouser cette idée, plus souvent qu’à mon tour. Pour autant, elle avait raison. Novembre est de retour et me voilà happé, encore une fois. Comme un chat impitoyable ramenant à lui d’un coup de patte la souris avec laquelle il joue.

Des heures décalées, donc. Ça fait quelque temps que je vois mes pairs sortir de leur mutisme. Créer. Exprimer. Crier même. Les couvercles sautent de toute part, à l’approche des commémorations. Le désarroi n’en peut plus de se planquer sous le tapis, faut croire. Peut être aussi est-ce afin de communier. Entre nous. Nous n’avons rien en commun. Rien. Sauf une nuit. Une nuit qui fait qu’au-delà de nos différences, nous nous comprenons. Même si je parviens petit à petit à me reprendre en mains. Tant pis si cela revient à me foutre de tout (vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est libérateur, de se foutre de tout). Je peux faire le malin. Je m’en prive rarement. Rire de cette nuit, quitte à mesurer le chagrin dans le regard de qui me fait face alors. Je sais que je creuse un fossé, quand je tâche de relativiser mon histoire, de la ramener à une vulgaire crise de la quarantaine, ou à une immature peine de cœur. Entre moi et eux. Mais ne vous méprenez pas : je ne prends personne de haut. Je ne suis pas au-dessus de la mêlée. Je sais que ce que nous avons en commun. J’ai longtemps estimé que cette nuit avait été une interruption. Mais c’est faux. C’était d’évidence le cas pour nos perdus. Ceux qui n’ont pas connu ce jour d’après. Mais pour nous… Il s’agit plutôt d’une extraction. Pas d’une pause avant de reprendre notre route. Nous avons été simplement arrachés, déracinés. Pour nous retrouver dans un ailleurs inconnu, même si encore familier. On dirait les Limbes. Il n’est plus question de continuer alors, mais de tracer une nouvelle voie. En espérant qu’elle ne mène pas à un nouveau désastre. Chacun à son rythme, quoi qu’il en soit, mais en avant, pas le choix.

Ceci dit, je ne suis pas plus en phase avec le reste du monde. Décalé, encore. Ce qui vit en moi ne saurait déborder. Hors de question. Mais je ne sais plus non plus écouter patiemment le quotidien. Une incommunicabilité, alors. L’impression de regarder le monde s’affairer sur le quai depuis un train qui ne s’arrête pas. Je ressens donc furieusement un besoin d’anonymat. Je voudrais perdre mes traits. Perdre mon nom. Perdre mon histoire. Apparaître au monde comme ce reflet embué. Redevenir celui qu’on salut d’un hochement de tête poli alors que je rejoins le comptoir pour y disparaître. Je ne veux pas être un objet de discussion. Déjà, être un interlocuteur m’épuise le plus souvent. Et ces regards chargés de compassion. Ces mains se voulant réconfortantes dans mon dos… Cela réveille en moi les pulsions de ravages. Au-delà même de la pitié, cela revient à me dire : « mec, tu n’y arrives plus, et ça se voit ». Formidable, vraiment. Et puis qui dit encore « mec » en 2019, franchement ?

Je me retrouve donc encore une fois entravé. Embourbé dans un entre deux qui ne me laisse guère de chez moi. Il voudrait bien, mais il peut point… Dans quelques heures viendra le temps de la commémoration, et pour la première fois je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire. Comme si je n’avais devant moi que de mauvaises options. Juste cette pression dans la poitrine. Ces accélérations du cœur jusqu’à la douleur. Les yeux qui ne savent plus sur quoi se poser. La frénésie dans les doigts, la tension dans la mâchoire. Peu importe. On verra. Je ne préjugerai pas. Je sens juste que Novembre cèdera sa place encore une fois, et que bien vite je retrouverai de ma netteté. Il le faudra bien.

 

 

My body is a cage that keeps me
From dancing with the one I love
But my mind holds the key

 

 

 

2 commentaires sur “Perclusion

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