MHz

C’est comme des hommes sans visages, tout de noir vêtus, immobiles devant ma porte. Sous leurs chapeaux enfoncés, un silence immuable, étouffant. Un silence juste pour me signifier qu’ils ne frapperont pas avant d’entrer. Je suis à ma fenêtre, à tirer sur ma cigarette, perdu dans mes pensées, en ce gris après-midi. Tout est intangible. Suis-je en train de songer au vieillissement qui gagne ? Ou bien d’élaborer une stratégie fumeuse pour un jeu vidéo quelconque ? Un tentacule émerge des profondeurs pour m’agripper. Alors je pense soudainement à l’homme derrière moi. Ce soir-là. Lui a été blessé. Moi pas. Ce n’est pas ce simple fait qui suspend ma respiration. C’est quand je regarde ma main. A quelle distance de moi était-il ? La Salle était bondée alors. Dix centimètres ? Vingt ? Plus ? J’écarte autant que possible mon pouce et mon auriculaire, et je me perds dans l’espace entre les deux. C’est donc ça la différence entre l’intégrité et la déchirure ? C’est à ce vide dérisoire que ressemble le hasard ? Quelques instants avant que tout vole en éclats, j’étais partagé. Une terrible envie de pisser d’une part. Je m’y refusais, la foule était dense, et je savais que je peinerais ensuite à rejoindre L. Aurais-je suivi cette envie, et voilà que tout aurait été chaos amplifié. Nous divisés. Et je me serais retrouvé au pire endroit, face à l’un de nos assaillants. Mais c’est l’autre part qui me retenait avant tout. Une terrible envie d’elle. C’est très rare, quand la moiteur d’un concert nous donne à ce point envie de faire l’amour. J’ai longuement évalué la pertinence de l’éventualité de glisser ma main dans sa culotte. Sans doute me suis-je d’autant plus collé à elle. Peut-être dans l’idée qu’elle puisse sentir mon désir. Me rapprocher de quelques centimètres. Entre pouce et auriculaire.

Quelques dizaines de minutes plus tard, nouvelle cigarette, sous la même grisaille. Cette fois, c’est le bruit des détonations qui me revient. Non, ce n’est pas tout à fait juste. Il me revient, mais j’en module l’intensité, l’éclat. Je triture le volume. Mon cerveau cherche la fréquence. Tout juste me dis-je qu’aucune vidéo ne saurait en restituer la brutalité. Et que je n’en serais pas plus capable. Depuis notre cachette, c’est un autre son qui inscrivait le temps. Un interminable gémissement d’agonie, provenant de l’autre côté de barrière. Là où nous étions allongés avec L., quelques minutes plus tôt. Cette plainte, dans les ténèbres, était devenu mon paysage. J’avais pourtant déjà entendu un râle de mort. Celui de mon frère, sur son lit d’hôpital. J’étais debout, à regarder par la fenêtre de sa chambre, sans rien vraiment percevoir. Et c’est là qu’il a laissé échapper ce long soupir rauque, s’achevant dans un souffle indistinct. Comme la vie qui s’enfuit, en catimini. Peut-être n’était-il pas si grave. Peut-être était-ce semblable à un rire ralenti mille fois. Il y a de la friture sur la ligne. Je me souviens juste de mes poils qui se sont hérissés, un vertige devant le précipice. M’être senti dorénavant maison hantée par un son qui n’existait pas. Ce n’est pourtant pas ce jour-là qu’il s’en est allé. Il a subsisté encore quelques mois. Mais je sais que sur le chemin du retour, alors que l’imminence de la mort envahissait mon esprit, la playlist dans mes oreilles s’est moquée de moi. Elle comptait plusieurs centaines de titres. Mais elle a diffusé, lors de l’heure et demie de trajet, les trois versions qu’elle comptait de the Long Road de Pearl Jam. Vaine et cruelle superstition.

Je me dis alors sans y croire qu’il serait sans doute bon que j’arrête de fumer. Au moins pour aujourd’hui. Je repense à cette femme et à sa stupeur. Lorsque nous avons quitté notre semblant d’abri, escaladant la barrière, j’ai croisé son regard éberlué. Elle était assise contre la rambarde, caressant machinalement la tête de son compagnon blessé, posée sur sa cuisse. Elle me regardait fixement, sans sembler comprendre. Un visage sans traits et ses grands yeux bouches bée. Mon cerveau cherche la fréquence, encore. Encore. Sans doute n’étais-je qu’un gravier à côté de la montagne qui venait de s’abattre sur elle, mais j’ai alors pris pour moi d’être l’incarnation de la perte de sens de son monde. Quelques mois plus tard, j’ai raconté notre soirée sur un forum associatif. Une femme s’est manifestée, en commentaire. Elle s’est reconnue dans ce portrait, et nous avec. Elle dit nous avoir trouvés beaux (L. faisait sensation pour deux, je le savais bien) et s’être inquiétée à notre sujet. Elle était sortie indemne de la salle. Son mari avait été légèrement blessé au bras. Difficile de dire s’il s’agissait d’un fait établi ou d’un euphémisme de quelqu’un qui se comparait au pire. Toujours est-il que nous avons ressenti un réconfort mutuel à nous retrouver de la sorte, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés par la suite. Comment réduire l’histoire à ses bonnes nouvelles. Son ami est-il lui aussi en train d’essayer de mesurer l’injustice dans l’espace entre ses doigts ?

Le soir venu, je prends naturellement la route pour la Barenthèse. Y vider quelques verres tant que c’est encore possible. Un de ces moments aussi doux qu’inconsistants. Attablés en terrasse, les pintes s’entrechoquent mollement, sans trop savoir ce qui pourrait mériter nos vœux. Jusqu’à ce que Vie nous y rejoigne, histoire de célébrer le premier succès d’écriture d’une amie commune. Rien de prompt à faire bouillonner les librairies, mais un grand pas en avant pour elle. Nous nous réjouissons sincèrement, levant les bières comme les voix. Merlin, prêt à se resservir, proclame « qu’on ne va pas se laisser abattre ». Je ricane intérieurement, comme à chaque fois que j’entends cette phrase, songeant que ce n’était pas comme si le choix nous en était jamais donné.  Je croise le regard de Vie, visiblement heureuse. Nous nous sourions. Je repense à ce couple derrière nous. Au souffle de l’agonie. A l’allure qu’auraient les carnages si les kalachnikovs sonnaient comme des bouteilles de Champagne. Tout cela remonte, et je souris toujours. Je ne lui en parlerai pas. Ni à elle, ni à quiconque. Une sorte de cri domestiqué. Peut-être puis-je encore m’en décharger partiellement ici, mais cela ne sera pas un sujet de conversation. Il n’y aura ni avis, ni silence gêné. Cette nuit demeurera enfouie dans les profondeurs. Il en ira de même pour son cortège. Les hommes sans visages resteront sur le seuil, dans l’immanence de leurs invisibles sourires dépourvus d’émotion. Les errements secrets d’une mémoire perdue et capricieuse qui jouera inlassablement avec sa radio déréglée.

Je sais bien qu’ici s’effrite le portrait rêvé d’une supposée résilience. Mais c’est sans doute qu’on se l’imagine absurdement exemplaire. Une fois démaquillée, la résilience, c’est juste être confronté à l’insurmontable. Puis mourir d’autre chose. Entre les deux, juste composer avec un invraisemblable fatras, tenter déraisonnablement de renouer avec une arithmétique acceptable.  La résilience, certes, c’est ne pas voir sa vie s’interrompre un vendredi 13. Mais c’est aussi ne plus jamais voir vraiment s’achever le samedi 14.

« What’s the frequency, Kenneth? » is your Benzedrine, uh-huh
I was brain-dead, locked out, numb, not up to speed
I thought I’d pegged you an idiot’s dream
Tunnel vision from the outsider’s screen

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